samedi 6 avril 2019

La fille de la sorcière

Défi Babélio avril 2019
Maman a fait une de ces têtes, quand je lui ai dit que j'étais en couple. Elle n'a pas crié. Elle ne crie que très rarement. La plupart du temps, elle garde un sourire lumineux, quelques soient les évènements. Mais là, j'ai vu son visage prendre une expression que je ne connaissais pas chez elle. Ça n'a duré qu'un instant. Comme une mèche de cheveux, que la brise bouscule, imperceptible et fugace. Un instant d'inattention aurait suffit pour passer à côté. Alors, cette vision, saurais-je jamais si c'était réel ou simplement un rêve ?

Voilà, j'ai cru voir son teint pâlir, prendre l'aspect d'une terre stérile. Ses yeux, de la lave. Et, comme un cri abyssal, sortir, en silence, d'une bouche devenue difforme.
Mais, une fraction de seconde plus tard, ses lèvres avaient repris leur air accueillant. La terreur n'a pas eu le temps s'installer en moi. C'est sûr, je dois l'avoir inventé. J'invente tellement de choses.

Puis, d'une voix très calme, maîtrisée, avec le soupçon de rigidité et de sécheresse, nécessaires pour appuyer ses propos, elle m'a dit :

- Sophie, tu as douze ans. Sois un peu raisonnable. Tu as bien le temps pour ça.

C'était définitif, construit, logique, implacable. Je ne pu qu'acquiescer. Elle a toujours su ce qu'il me fallait, m'a toujours donné le meilleur. Elle me lâche, avec précision, les centimètres de corde qui me feront me sentir libre. Mais, pas assez pour flirter avec le danger. J'ai mon portable, mon laptop, je mange seule, devant mes séries préférées. Dans l'enceinte de notre foyer, j'avoue, je me sens comme une princesse.
Dehors, je rase les murs. En rentrant aussi vite que possible.

J'avais pourtant commencé à traîner, depuis que j'étais avec Armand. J'adorais ce gars. Mignon, intelligent et très doué en dessin. Heureusement que Maman m'a réveillée. J'étais complètement sous son emprise, une vraie bollosse, addicte à la cam de ses yeux, à son odeur. Même sa simple présence me déglinguait les hormones.
Heureusement, Maman veillait :

- Sophie, si il t'aimait vraiment, il te tiendrait la main dans la cours.
- C'est vrai qu'il me lâche toujours la main dès qu'on approche du bahut.
- Et puis, il te présenterait à tous ses amis.
- C'est vrai qu'il fait son timide, ça me saoule.
- Le vrai amour doit s'ancrer dans la réalité, sinon, il reste virtuel.
- Trop.

Le lendemain, j'ai rompu avec Armand. Sérieux, un gars qui sait pas s'affirmer, non merci.

Avec Maman, on est pareilles, les mecs, ça défile. Enfin, surtout elle… Au début, quand on a dû se séparer de Papa, elle restait discrète. Mais depuis un an, elle se lâche. Finis, les rendez-vous en douce, maintenant, elle les ramène à la maison. Si, au moins, elle m'écoutait, quand je lui donne mon avis sur l'absence de ces qualités, qui feraient que, peut-être, on réussirait à les aimer, à les garder.
Mais elle n'en fait qu'à sa tête. Et, la conséquence est immédiate ; ici, les hommes ne font que passer, l'espace d'un instant et, ils disparaissent tous, vite fait bien fait, loin de ma vue.
Mais, je crois que je n'ai jamais connue Maman triste. Chez nous, on se remet vite. Ça sert à rien de s'apitoyer, la vie est courte !

Un jour, j'ai capté un bout de conversation. Les voisins parlaient entre eux, dans le couloir. J'ai cru discerner "blablabla… la fille de la sorcière… blabla...". Mais, en arrivant à leur hauteur, ils se sont tus immédiatement. Je ne suis pas parano mais, j'ai comme la certitude qu'ils parlaient de moi.

- Maman, tu vas pas croire ce que disent les voisins…
- Tu sais, les gens sont bêtes. Le mieux, c'est de leur sourire et de passer son chemin.
- Mais, tu veux pas savoir ?
- Alors... Voyons voir... si je devine ? Ils ne me traitaient pas de sorcière, par hasard ?
- Trop ! J'hallucine que tu aies trouvé du premier coup.
- Donc, maintenant, dis-moi, qui c'est la plus forte ?
- C'est moi !
- Presque. Allez, il te reste une chance.
- C'est maman !

Vraiment, je suis tellement contente de ma vie. Et de savoir que ma mère sera toujours là, pour me tirer des pièges que je ne suspecte pas encore ; ça me donne la force, la confiance. Alors, je sens une puissance créatrice incroyable bouillonner en moi. Elle qui aime lire, je lui fais des romans, des poèmes. Je lui dessine des tableaux et confectionne toutes sortes d'objets, au design parfait et exigeant, pour décorer notre foyer. Toutes ces créations étonnent les gens, surtout quand ils songent à ma jeunesse. Certains; même, ne se cachent pas pour me trouver un peu étrange. Prétendent que mon talent artistique n'est pas naturel ? Les jaloux !

Heureusement, mon caractère enthousiaste et énergique m'attire plein d'amies parmi les filles de ma classe. Alors, je me sens comme une cheffe de bande, c'est assez grisant. Mais, je préfère ne pas trop m'étaler sur ce côté de mon existence, avec Maman. Quelque chose me dit qu'elle n'apprécierait pas trop. Je le vois, quand je m'enivre trop de joie, pour un de ces cadeaux inattendus, que la vie m'offre régulièrement, à son ton rêche :

- Allons, ne fais pas ton ado hystérique, tu es ridicule, ma fille.
- Mais, elle est trop belle, cette guitare !
- C'est qu'une guitare…

Hier, pourtant, quelque chose s'est fissuré dans mon âme. Malgré un réveil parfait, un trajet avec le dernier album de mon groupe préféré. Malgré l'air doux et mon tram, à l'heure, qui me dépose à cinq minute du Collège, j'ai senti un froid terrifiant venir se glisser dans mes veines. À mesure que j'avançais dans le couloir, que la porte de ma classe grossissait, l'oxygène semblait se raréfier.
J'en avais à peine franchi le seuil et, tout de suite, j'ai senti qu'un drame allait s'annoncer. La prof principale me regardait, fixement, avec un air triste qui ne lui allait pas du tout. D'habitude, c'est une vacharde de première, qui ne laisse rien passer. Mais, là, on aurait dit qu'elle me plaignait, du fond du cœur. Elle en avait donc un ? Et les copines, c'était l'apocalypse des mouchoirs en papier. J'ai failli rire devant la corbeille qui débordait. De ces rires d'enterrement, qui viennent d'on ne sait où, comme des tsunamis de chair, des vagues chaudes, des fièvres de sang. Ces trucs qu'on ne devrait pas faire, mais qui font tant de bien.

- Julie, il s'est passé quelque chose... de terrible.
- Heu... Je crois que tout porte à le croire, vues vos têtes !
- Tu as raison, nous devrions faire preuve d'un peu plus de tenue.
- Non, pardon, je ne voulais pas vous faire de reproches.
- Sache que ce qui s'est passé, ce n'est la faute de personne. Vraiment.
- Peut-être pourriez-vous me dire de quoi s'agit-il ?
- C'est que… C'est dur… C'est à propos d'Armand.
- Armand ? Il est encore allez pleurer que sa vie est foutue depuis qu'on s'est quittés ? Quel loser...
- N'était-ce pas toi qui… Peu importe. Non, ce n'est pas ça. Enfin… Il a... disparu.
- Disparu ? Comment ça, disparu ?
- Ses parents le cherchent depuis deux jours. Il reste introuvable.
- Je veux bien vous aider à le chercher mais je n'ai aucune idée d'où il peut être ?
- C'est qu'on commence à envisager le pire.
- Pire que de disparaître ?
- Oui, bien pire. Il y avait des signes étranges, gravés au canif, dans le bois de son bureau.
- Vous devriez demander à ma mère. Elle a étudié beaucoup de langues anciennes.
- Merci, c'est une piste à creuser. Je transmettrais l'information.

Du coup, j'ai gagné une journée de repos. Les adultes sont bizarres, je n'ai rien fait pour être fatiguée ? Mais, c'est toujours bon à prendre. Il fallait, maintenant, que j'aille au boulot de Maman. Je ne supporte pas d'être seule à notre appartement, impossible. Maman dit que c'est normal, à douze ans, je suis encore trop petite. Ouf ! J'aimerais pas être anormale.
Sa réaction, par contre, m'étonna, quand je lui racontais toute l'affaire :

- Tu leur a dit quoi... ?
- Ben, de venir te montrer les signes que Armand a gravés ?
- Oui, j'avais compris.
- Ben, pourquoi tu me demandes ?
- J'aurais préféré avoir mal compris…
- J'ai fait une bêtise ?
- Oui, enfin, non… Tout va bien. J'ai simplement très mal dormi cette nuit.
- Tu veux un câlin ?
- Un...? Allez, pourquoi pas ?

Avec Maman, on règle tous nos soucis personnels avec des câlins. C'est carrément magique. Si ça pouvait marcher avec tout le reste ? Par exemple, j'ai beau me creuser la tête, je ne comprends pas pourquoi j'aurais dit une bêtise. Je ne comprends pas non plus pourquoi elle dort mal. On a tout pour être heureuses. Et aucun homme au milieu pour gâcher notre bonheur.

- Sophie, demain, je t'accompagne au Collège. Ta prof veut me voir.
- Qu'est-ce qu'elle te veut ?
- Rien de grave. Parler, tout simplement.
- Ouais, enfin, parler de moi... J'ai pas cinq ans, tu peux me le dire.
- Ben, si tu le sais, pourquoi tu demandes ?
- Ben, j'aurais préféré me tromper !
- Ah ! c'est malin… Ravi de voir que tout ça ne te prive pas de ton sens de l'humour.
- T'as vu, j'applique tes conseils tout le temps.
- Oui, j'ai vu… Tu sais, parfois, les mamans, ce qu'elles disent…
- C'est pas toujours très poli !
- Heu, oui… C'est vrai. Mais, surtout, c'est lié à des circonstances très particulières et ne doit pas être appliqué partout, sans discernement.
- Discernement ? J'ai pas encore vu ce mot. C'est quoi ?
- On arrive. Je vais être en retard au rendez-vous. On en reparle ce soir. Bises

Pendant que maman allait au bureau des profs, je retournais en classe. Avec moins de joie qu'avant. J'avais beaucoup de mal, depuis la scène des larmes, à supporter mes amies. Elles étaient trop gluantes comme des tas de pots de miel trop gluants ; je supporte pas le miel. Du coup, l'après-midi fût interminable. Et, c'est avec une impatience, franchement très voyante,  que j'attendais la fin de la réunion de maman ; je trépignais devant la porte, comme un petit chien, aboiements compris ! Il fallait absolument que j'arrête de faire ma folle, avant qu'elle ne sorte. Quand elle me voit comme ça, je suis bonne pour une séance de parlotte sans fin, pleine de mots compliqués, que j'ai pas encore vus.
Mais, la porte s'ouvrit et c'est une maman en larmes que je vis sortir.

- Ben Maman, t'es triste ?
- Ah, tu es là ? Non, non, c'est rien. La fatigue.

Décidément, cette maudite fatigue, il va falloir que je lui règle son compte au plus vite.
Je sais pas si je vais trouver un sort, dans le bouquin que je lui ai piqué ? En plus, j'ai aucune envie de ressentir ce truc glacé de l'autre fois. Après, y'a pas forcément de lien ? C'est juste que le sort pour Armand, il devait être un peu trop fort, pour moi. Alors que, un sort de sommeil, c'est tranquille. Ça peut pas faire de mal...
Je crois ?

samedi 30 mars 2019

Art Noir (suite)

J'arrive, en fin d'après-midi, au 14 rue Vaugirard. J'espère qu'il n'est pas trop tard. J'aurais sûrement dû attendre demain mais, le message, m'invitant à venir expertiser un appartement abandonné, plein de tableaux et autres œuvres hétéroclites, a piqué ma curiosité à vif.
Je débarque directement de province, où ma profession m'appelle souvent. Et, retrouver figure humaine, après quelques six heures de trains, ne fut pas une mince affaire. Douche, maquillage, tailleur strict, personne n'y verra rien, de mon intérieur à moitié éteint. Je m'habitue même au haussement d'épaule, qui me prend devant le miroir, quand je me vois obligée de m'habiller comme ma mère. C'est que je n'ai pas trouvé d'autre solution, pour éviter que ma jeunesse ne freine trop vite l'enthousiasme suscité par la lecture de mon cv. N'ayant vécu que pour les études et, n'étant pas du genre à me reposer sur mes lauriers, je conçois que ma carte de visite puisse sembler bien remplie en regard de mon âge.
Joie, Denis Maillard, mon correspondant, ne fait aucune remarques déplacées, en m'accueillant en bas de l'immeuble.

    - Mademoiselle Bertin, ravi. Allons au Petit Suisse, nous y serons plus à l'aise pour que je puisse vous exposer l'affaire en détails.


L'homme marque des points. Il est bien bâti, d'après ce que laisse deviner son costume léger. Et sa courtoisie ne semble pas cacher de mauvaise intentions. En rentrant dans le café, il salue amicalement le patron et s'inquiète de moi.
    - Je vous précède, montons. La salle du haut est, à cette heure-ci, tout à fait calme et tranquille.


Je regrette un peu mon tailleur car, l'escalier est assez raide. Mais, comme il a eu la bienséance de passer devant, ma culotte ne craint l'indélicatesse d'aucun regard égaré. Le tissu de ma jupe remonte haut sur mes cuisses, je suis bien, confiante, presque en vacances, en cet instant. Alors, autant profiter de chacune de ces marches complices, de chaque frottement, en me disant que finalement, cette culotte, j'aurais bien pu m'en passer, tellement l'air est doux, tellement Denis est dans l'air de me plaire.
Malgré mes séjours, dans la plupart des moyennes et grandes villes de France, il n'y a qu'ici, à Paris, que je ne ressente cette excitation si particulière. Pour peu que l'on soit capable d'en reconnaître tous les pièges, que sèment à l'envie les oiseaux de mauvaise augure, attirés par cette ville de lumières ; ici, tout paraît possible.

L'étage du café est désert, le beau temps ayant jeté tout le monde en terrasse. Nous en ferons notre domaine pour les heures qui viennent. Car, Denis est bavard. Et, c'est vrai qu'il en a, des choses à dire. Il me parle de sa voisine, grande voyageuse, un peu snob et solitaire. Elle lui a laissé un double de ses clés, après une alarme au gaz qui a bien failli l'obliger à sérieusement raccourcir un de ses périples au bout du monde. Ce qui, pour elle, équivaudrait à la pire des catastrophes.

Il m'avoue y avoir pénétré en son absence. Sans plus de gêne, au détour de la conversation. Que cette femme mystérieuse prête à toutes les extrapolations lui suffit amplement pour justifier cette incursion dans son intimité.

    - Je suis sûr que vous auriez fait de même. Il fallait que je vois, de mes propres yeux, son intérieur.


Denis a un naturel déconcertant. D'un mot, il paraît près à convaincre n'importe qui du bien fondé de la plus osée de ses actions. Du moins, je le trouve, personnellement, tout à fait convainquant. Et, j'espère, plus tard, ne jamais avoir à regretter cette puissante première impression. Celle qui naît du fond de ses pupilles incandescentes, dans les replis de sa voix grave. Un timbre rugueux, juste ce qu'il faut pour exhaler la violence de ses expériences, sans le moindre début de déchéance. Qui ne chercherait pas la sécurité de ce corps d'aventurier, emballé dans les plus fines étoffes de couturier ?

Un petit bout de textile, que j'ai, pour une fois, eu la sagesse de garder, me rappelle qu'il est grand temps de me reprendre, avant que cette histoire ne finisse à vau-l'eau.
C'est en ces moments-là que je sens bien qu'un peu de maîtrise serait de mise, si je veux mener ce contrat à terme, correctement et rapidement. La fatigue me rendant excitée comme une puce et de moins en moins pertinente, professionnellement, j'entends. Une sorte de cercle vicieux m'entrainant de fatigue en dérapage, vers toujours plus de fatigue et de dérapages...

    - Quand avez-vous vu votre voisine pour la dernière fois ?

    - C'était il y a un mois environ. Elle tenait des discours un peu incohérents. Une culpabilité la rongeait.

    - A-t-elle précisé ce dont elle se faisait reproche ?

    - J'ai cru comprendre que c'était à propos de bibelots qu'elle ramenait, parfois, en douce, de ses voyages. 
De là, ma visite inopinée chez elle. Pour voir si elle n'avait pas commis l'irréparable ?

    - Le portrait d'elle que vous m'avez dressé montre plutôt une femme solide. Vous la croyez sincèrement capable de ça ?

    - C'est vrai que ça ne lui ressemble pas. Mais, avec l'âge, la maladie et la solitude, les gens changent.

    - J'avoue manquer d'expérience en ces domaines. 

    - Certes, vous donnez l'impression de croquer la vie à pleines dents.


"Croquer la vie à pleines dents", je ne sais pas si je devrais en rire ou m'en inquiéter. Pourtant, je suis habituée, traînant parmi les antiquités toute l'année et me tapant plus de vieux que la morale ne le permet, à ces expressions surannées. Je décide donc que c'est mignon, en essayant quand même de me libérer de la vision de cette bosse dans son pantalon, que m'offre le parement de verre transparent qui chapeaute notre table de bistrot. Je lui fais de l'effet. Il faut que ça me suffise, pour l'instant ; que je reprenne le fil de l'affaire... L'autre affaire.

    - Par contre, je meure d'envie d'inventorier la caverne qu'elle s'est confectionné au fil des ans.

    - Alors, finissons vite nos verre et, en route !


En sortant du café, dans la lueur presque horizontale mais, encore bien brûlante, de cette fin de journée, je sens mes jambes vaciller. Est-ce la fatigue, l'espoir de découvertes ou la silhouette de M. Denis Maillard, qui ouvre la marche quelques pas devant moi, la fesse ferme et décidée, je ne saurais dire ? Le cocktail des événements récents est, de toute façon, fort à mon goût et, je retrouve vite l'énergie nécessaire pour poursuivre cette aventure.
Mais, mes convictions, d'un coup, me quittent violemment. Le sol se dérobe. Je viens de buter sur un bout de trottoir. Comme disait ma grand-mère : " C'est en marchant la tête en l'air qu'on finit le cul par terre ! "
Ce cher Denis, au son de mon corps stoppé par les pavés, s'empresse de venir m'aider à me relever. Heureusement, pas de mal, si ce n'est un talon cassé. Mon sauveur semble avoir plusieurs paires de bras car, il se charge de mon sac, de mon escarpin et d'un bout de ma dignité que je lui cède volontiers.
J'arrive donc sur les lieux à moitiée dans ses bras, ravie. Son appartement et celui de sa voisine sont au deuxième étage ; l'état de grâce n'aura duré que trop peu.

    - Si vous le voulez, je vous laisse seule à votre expertise et je vais chez moi réparer ce talon ? Je reviendrai vous chercher lorsque la répartition sera finie et, nous pourrons peut-être souper ensemble ?


Je rougis immédiatement, en écoutant mourir le son stupide qui sort de ma bouche sans prévenir. Mais quel gloussement de cruche… Je crois qu'il a dû percer mon identité secrète. Oui, j'aime un peu trop ça. Bref, je m'empresse de tout accepter, de ses propositions, en pack complet et, rentre presque en courant chez Mme la Voisine. Je note en passant qu'il ne m'a jamais donné son nom, étrange ?

J'entends la porte se fermer derrière moi. Je me retourne pour appuyer sur l'interrupteur qui doit trainer pas loin de l'entrée. Et, réussit, un peu par hasard, à allumer la lumière. De l'intérieur, la porte est comme capitonnée, très épaisse. Un tableau de femme quelques centimètres au dessus du bouton ; surement la propriétaire des lieux, me dis-je, d'instinct. Aucun bruit n'arrive, ni du couloir, ni de l'extérieur. Ce silence, dans la capitale, me semble soudain un peu oppressant.

Réflexe d'époque, je cède au besoin de consulter mon portable, au besoin de me relier au monde. Comme une décharge électrique, un frisson désagréable me traverse la colonne vertébrale : Denis ne m'a pas rendu mon sac. Et mon portable était dedans. Je devrais rester calme car, la plupart de mes angoisses se révèlent, à chaque fois, infondées. Mon attitude équivoque l'aura lui aussi troublé, au delà des usages, vers une compréhensible distraction.

Je décide de me calmer en commençant mes fouilles. Et m'enfonce un peu plus en avant entre les cartons, colis, empilements de tableaux, qui ont rendu méconnaissable l'utilité première des pièces que je traverse. De ce qui fut un appartement, ne reste de visible que les plafonds. Si ce n'était le luxe des objets empilés partout, je me croirais dans l'appartement d'une déséquilibrée, profondément syllogomane. Si ce n'étaient les moulures, splendides, en haut des murs, je me croyais même dans un entrepôt de stockage.

Pour essayer de faire taire le malaise que me procure un tel endroit, je soulève le premier tableau devant moi. En constatant que je n'ai même pas un calepin pour noter quoique ce soit, j'ai bien envie de me gifler… J'ai, plus qu'à mon tour, cédée à toutes sortes de pulsions mais, me retrouver aussi démunie ; cette rareté devrait se fêter.

J'en étais à me trouver tout un chapelet d'insultes, toutes plus adéquates à ma bêtises, les unes que les autres quand, un détail du tableau me figea en pleine réflexion.
La scène représentait la rue Vaugirard et la terrasse du Petit Suisse. Pourquoi pas ? Mais, la silhouette de dos qui en passait le seuil, je n'ose y croire ; elle me ressemble carrément !  Si j'ose affirmer me reconnaître aussi bien, même de dos, la raison en est très simple ; c'est l'habitude. Je me suis tellement fait peindre, photographier, dans toutes les tenues, tous les sens, toutes les positions. Je me reconnaitrais les yeux fermés.
Je sais bien que, devant un tribunal, une personne de dos sur une photo priverait, de fait, toute application de la loi. Mais, ici, l'anachronisme frapperait même un néophyte. La scène est clairement fin XIXe. Un tel tailleur n'a aucun sens dans la composition.

La panique monte d'un cran. Je sens que ce qui se passe ici n'est pas normal. Me yeux scrutent le tableau et, pourtant, je mets un instant à réaliser que la personne, moi, n'a pas son soulier gauche au pied.
Mon ventre semble prêt à accoucher d'une terrible nouvelle. Quand l'incompréhension est trop forte, elle se transforme en douleur. Il faut que je sorte d'ici au plus vite.

Je me jette sur la poignée de porte, presque hallucinée. Quand nos pires doutes se cristallisent, c'est tout le corps qui souffre, abîmé par les coups d'une main invisible.
La porte est fermée à clé. Évidemment. Je tape du plus fort que je le puis dans la garniture qui, elle, encaisse en silence.

Peut-être, un loquet passé inaperçu ? J'inspecte la porte, rien. Parcours son huisserie, rien non plus. Ça ne peut être fermé que de l'extérieur.

C'est alors que je croise le regard de la femme du portrait. Elle a changé. Les traits de son visage sont plus fins. Elle est plus jeune, aussi. Beaucoup plus jeune… Mon cerveau refuse encore de l'admettre. Pourtant, la vérité, en boule de chair, m'étouffe. Oui, c'est bien moi, sur ce tableau. Aucun doute possible, ce coup-ci.
Alors, je hurle. Comme jamais je n'aurais cru pouvoir le faire, pendant qu'un voile noir trouble ma vision.

Il aura fallu presque une heure pour que je ne sois plus capable d'articuler un son.
La voix de Denis s'impose alors, sans que je ne sache d'où elle vient.

    - Allons, Johanna, comprenez-moi. Ma vieille locataire devait être remplacée. N'auriez-vous pas fait comme moi ?


Un murmure presque qu'inaudible sort de mes lèvres :

    -  Mais, je ne m'appelle pas Johanna...

lundi 25 mars 2019

Art Noir

Défi d'écriture Babélio
Bonjour, c'est avec beaucoup d'émotion, qu'au hasard des mes déambulations numériques, j'ai eu vent de votre défi d'écriture. Vous n'imaginez pas à quel point votre proposition résonne avec mon parcours personnel. Car, depuis quelques temps, me remonte en mémoire une bien étrange affaire. Tellement étrange, d'ailleurs, que l'idée même d'en relater l'intrigue à qui que ce soit m'en avait toujours semblée tout à fait inopportune. Notre époque, pleine de complot et de suspicions, pourra-t-elle en supporter d'avantage, avec l'aventure que je m'apprête à révéler ici ? Je l'espère de tout cœur.

Les fait remontent maintenant à un peu plus de dix ans. J'étais encore en parfaite possession de mes moyens. Avec l'insouciance et la témérité qui accompagnent l'illusion de la maîtrise des évènements. Mais, je ne cherche à m'accorder aucunes excuses, soyez-en sûre.

Si jusqu'ici, j'ai obéi à la plus grande des prudences en me taisant ; j'ai malheureusement dû en payer le prix le plus fort. La solitude, seule compagne dorénavant à mes côtés, m'est peu à peu devenue d'un commerce insupportable. C'est que, l'âge et la maladie, finissant de ronger une existence devenue si morne au regard de ce qu'elle fût, s'accommodent bien mal d'une absence totale de confident. Je revois, dans mes nuits de veille, mon entourage, prenant mon mutisme pour je ne sais quel affront, finir par se diluer dans la grisaille du quotidien qui est le mien depuis ces affreux évènements. J’eus beau préférer les savoir loin de moi, mais au moins, sains et saufs ; le poids de ma culpabilité n'a cessé de s'alourdir.

Ne vous méprenez pas. Je n'écris pas ici pour gagner une gloriole quelconque et, maudis par avance, son inévitable cortège de courtisans, avides d'en vouloir récolter quelques miettes. Je sens, simplement, mes heures comptées et, si faire se peut, il me semble important de mettre en œuvre mes dernières ressources pour tenter d'apaiser, autant que possible, une conscience fort chargée.
Ceci étant dit, permettez-moi d'en reprendre le déroulement des faits par le menu.

À la source de toute cette triste affaire, on trouve, rien de bien singulier ici, une curiosité à laquelle je n'ai jamais su résister. Possédant une rente que d'aucun qualifierait d'indécente, je passais le plus clair de mon temps, de musées en rétrospectives, de pays en continents, acharnée à satisfaire un insatiable appétit de découvertes. J'usais, par la même, un nombre conséquent de partenaire, las de respirer l'air immobile des enceintes culturelles. Alors, un jour, c'est définitivement seule, que je dû me résoudre entreprendre mes pèlerinages devenus vitaux.

Je ne sais quel vide pensais-je pouvoir combler mais, ma soif de voyage, de découvertes, de culture, semblait sans fin. À chaque voyage, mon appétit grandissait au lieu de se rassasier. Mon appartement n'était plus qu'une invraisemblable salle d'archivage, attendant son conservateur zélé, seul capable d'y mettre bon ordre. Je n'y faisais, de toute façon, que passer, pour relever un reste, anachronique, de courrier papier. Et, surtout, me délester des programmes d'expositions, des revues, et la foule de souvenirs autant coûteux que dispensables.

Dans toute cette effervescence, je commis ma première erreur ; oublier que les caméras de surveillance sont devenues monnaie courante et les sauvegardes, quoiqu'en préconise les textes de loi, illimitées, autant en temps qu'en quantité. Ici, je me dois bien de l'avouer, si tous mes souvenirs sont de fait, coûteux, cela n'implique pas forcément qu'ils fussent un jour offerts aux marchés de l'art. J'ai la main leste, que ne freine aucun respect servile des us, lois et coutumes. Et, si je suis tombée des nues en apprenant que la prise de photos, que ce soit d'œuvres ou de monuments, est soumise au droit d'auteur, et donc, régulièrement prohibée, je m'en suis vite remise.

Je m'interroge parfois, sur mon irrépressible besoin de posséder. Surtout que je n'ai personne avec qui partager les fruits de mon avidité. Ces étagères pleines de livres, ces cartons de bibelots, ces tableaux empilés en désordre, hurlent en chœur avec mon âme ; que vienne enfin cet alter-égo qui saura m'en faire jouir une fois encore, par ses regards émerveillés.

⁃ Ce que je trouve tout de même incroyable, c'est que pour quelqu'un qui souhaite se confier, vous semblez plus que prompte à tout recouvrir de ce fog Londonien du XIXe siècle, opaque et flou, d'où rien de clair ne semble jamais prêt à pointer ?
⁃ Je me demandais à quel moment vous alliez commencer à tiquer.
⁃ Qu'est-ce à dire ? Vous sous-entendez une possible entourloupe ?
⁃ Vraiment, au début, j'étais prête à tout. Tout dire, me montrer nue, dans une parfaite vérité.
⁃ Et…? Au fait, je vous en prie. L'inquiétude distille son poison et mon cœur se serre.
⁃ C'est que, d'abord, je voulais vous parler de ma relation, par trop intime, avec le fameux tableau de Courbet, "L'origine du Monde".
⁃ Soit, et… Il faut vraiment vous arracher les mots. Ne craignez vous pas d'en devenir terriblement pesante.
⁃ Bien, pour être, comme vous le souhaitez, des plus prosaïque, voilà : mes deux idées sont déjà prises.
⁃ Prises ?
⁃ Oui, prises, déflorées, violentées, exhibées, comme dire mieux ?
⁃ Par quels odieux personnages ? Nommez les et mon courroux les clouera sur un pilori tel que seule la pourriture de l'opprobre ne pourra les déloger.
⁃ Ben, pour Courbet, c'est Sflagg qui m'a dépouillée.
⁃ En même temps, il était là avant vous… Comment aurait-il pu savoir ?
⁃ Certes, j'ai moi même cru au hasard mais, attendez, l'affaire ne s'arrête pas là.
⁃ Un autre devancier ?
⁃ Pour le moins. Après une enquête exhaustive de plusieurs minutes, sur les liens plus que mystérieux, entre la plume totémique de Quetzalcoatl et le brevet de la glissière américaine, que ne m'aperçois-je donc pas ?
⁃ Heu, non, si en plus vous posez des questions, rien de bon n'en sortira. S'il vous plaît !
⁃ Voilà, voilà, gardez votre sang froid, vous en aurez besoin.
⁃ Nous parlerons de ma santé une autre fois, j'insiste.
⁃ Soit. Savez-vous comment Whitcomb Jusdson eut-il l'idée de la fermeture coulissante, en ce doux mois de mai 1893 ?
⁃ Nope.
⁃ Sa plume ! C'est sa plume, avec laquelle il écrivait, qui venait de se casser. Il se pencha alors, pour l'observer au plus près, dans un parfait élan de procrastination constructive. Et, lissant doucement les barbes disjointes, il nota qu'elles reprenaient miraculeusement leur forme originale.
⁃ Oui, j'aime bien faire ça, quand l'occasion se présente.
⁃ Et bien, c'est dû aux barbules munies de minuscules crochets.
⁃ Non ?
⁃ Si !
⁃ Et ?
⁃ Et bien, relisez attentivement l'exquis Laerte
⁃ Effectivement, son Zip vous coupe pas mal l'herbe sous le pied.
⁃ D'autant plus que j'étais bien partie pour révéler un complot mondial. La plume étant connue depuis des lustres, pourquoi attendre le début du siècle pour s'en inspirer ?
⁃ Diantre, vous me semblez prête à tout pour attirer une attention que vous prétendiez, de prime abord, maudire ?
⁃ C'est pas vrai.
⁃ Un peu quand même…

Ainsi va le monde de l'art, entre soif d'absolu et soif de reconnaissance. Dans une tension perpétuelle entre création et plagiat, usurpation et influence. Et si, d'éternité, flottaient en nos âmes, les royaumes des idées partagées, fait de la somme de tous les possibles ?

samedi 1 décembre 2018

Les champs infinis de ses certitudes

Elle est de ces soldats inconscients
Animaux de chair molle et de fer
Pilotes aux bulldozers souriants
Guerriers sauvages en promenades ravies

Et, ses pas nonchalants, son allure décidée
Ont produit une terre rêche aux allures désolées
Sur l'antique Amazonie où nous avions élevés
Nos désirs inextricables au niveau des futaies

Dans sa poussière logique et affamée
J’erre alors nu sous l'acide averse
Saoul lascif aux folies inversées
Tes fourmis affairées en fœtus me bercent
 
Les plaines dorénavant tremblent sous ses coups intensifs
Elle sème en monoculture ses rations de fruits experts
Ses armes rouillées en rangées quotidiennes
À perte de vue, des lignes stériles
Les champs infinis de ses certitudes

jeudi 22 novembre 2018

Au nez et à la barbe

Jeu d'écriture sur Babelio

Au nez et à la barbe


Le jour, je le fuis.
Et, la nuit, je n'y suis pour personne.

Autant dire que, une seule vie, ce ne sera pas vraiment suffisant. Pour accomplir ce que d'aucun appellent un destin, je me suis faufilé, à plus d'un poil, à côté, au nez et à la barbe de tout bonheur durable, de toute réussite.

Ce constat se tempère car, ici, rien ne me rase. Un bon fauteuil, une bonne connexion et, je m'épate des informations déversées par giga octets, dans ma rétine et mes tympans. C'est plus que suffisant.

J'aurais pu maudire, jalouser, les vedettes, entreprenantes et laborieuses. Mais, sans moi, pas de lauriers, pas d'auditoire, pas de zéros accumulés, dans la pudeur des banques, stockés. Qu'ils oublient, ou pas, ce qu'ils me doivent, je tiens les comptes, je garde en mes mémoires mortes, les sommes de leurs aléas.
Et, je partage. Et, je sens, que nous, les nus, sommes légions.

Lorsque l'un part, d'un dernier râle, il me raconte ; ses échecs successifs, le vide sur l'étagère des trophées évanouis, morts-nés, le fantôme de l'amour, couché à ses côtés. Ses doigts se crispent à mon bras. Je souris. J'ai encore trouvé un frère. Nous qui n'avons rien produit, les mains brûlées d'applaudir, la fesse lasse d'être assise, toujours trop surpris par la violence du rideau tombé, lorsqu'il devient limpide qu'il se fait tard, très tard, beaucoup trop tard.

Nous étions, au froid de pierre des radiateur, bien cachés. Au fond des placards, étouffés.
Mais, au nez et à la barbe de la vie, sans rire, nous sommes bien passés.

- En clair, tu ne veux pas te raser ?
- Voilà
- Et, tu pouvais pas le dire simplement ?
- Non.
- Ça me fatigue, ce besoin que t'as de toujours en faire des caisses...
- J'en fais pas des caisses
- Si, quand même. Tu nous rejoues cette comédie chaque fois à l'identique. Dés que je te demande de te raser pour sortir, tu fais sonner les violons .
- Mais, c'est quoi, enfin, ton problèmes avec mes poils ?
- Je sais pas, qu'on n'ait pas l'impression que tu te laisses complètement aller, par exemple ?
- Oh, le vieux cliché. Tu sais que c'est beaucoup d'entretien, pour en arriver là ?
- Toute cette énergie, pour qu'au final, ça ne se voit pas, super !
- Attends, y'a que toi qui ne voit pas. Toute personne, un tant soit peu portée sur les soins esthétiques, elle le remarque direct.
- Là... Tu veux dire que t'es à la mode ?
- Trop. Enfin, ça a été récupéré, comme look. C'était plutôt ironique, à la base. Une contre-mode, tu vois ?
- Ah ! Ça, je vois bien.
- C'est pareil avec les tatouages.
- Oui, je sais. Mais me refais pas l'historique de nos dérives sous cutanée, on n'a pas le temps, là.
- Hé ! Mais, c'est toi qui me veux imberbe. Déjà, rien que le nom, ça calme.
- J'aurais pu dire "glabre", si tu préfères !
- Beurk !
- Oui hein ! Hé hé !
- Bon, tu vois, nous sommes d'accord.
- T'as encore réussi à m'embrouiller, je rêve…
- Mais, c'est la nature, le poil. Tu devrais plutôt te demander d'où vient ce refus de la pilosité ? Refus de vieillir, refus de son côté animal, soumission aux masses mainstream autant que rasées ?
- Heu, tu te plains pas trop de ma coupe pubienne, si je me rappelle bien ?
- Tu connais l'histoire du gars, au resto, qui trouve un cheveu dans ses pâtes ?
- Oh, t'es lourd !
- Pardon. Bon, j'avoue que c'est une très bonne question. À laquelle je n'ai d'ailleurs pas de réponse. Ne te gène donc pas pour m'éclairer ?
- Je crois que c'est toute l'ambivalence de l'humanité. Terrorisés par la peur de mourir, nous essayons de maintenir notre intimité immaculée, comme pour repousser l'échéance, tromper la faucheuse avec une chatte de gamine. Mais, dans le même temps, la mort est aussi matérialisée par une possible attaque extérieure ; du coup, avoir l'air le plus sauvage possible pourrait faire rempart ? Nous sommes tout doux à l'intérieur et piquants à l'extérieur, tu vois ?
- Y'a des questions qu'on regrette en plein milieu de les poser.
- Ha ha ! Tu vois, moi aussi, je peux en faire des tartines.
- C'est pour ça que je t'aime !
- Hé ! Trop mimi, tu me l'avais jamais dit.
- Heu… Je…
- Oui, parfois, ça sort sans qu'on s'y attende, c'est comme les poils !
- C'est ça ! Les poils, c'est un peu mon super pouvoir. C'est des petits bouts de moi, des soldats troncs, parés pour repousser l'envahisseur et pour séduire ses concubines.
- Là, on dirait plutôt que ce sont eux, les envahisseurs. Et, qu'ils ont définitivement gagné la bataille !
- Hey ! C'est flippant. Ne parle pas d'eux comme ça. Tu vas les traumatiser.
- C'est toi, le flippant. J'aimais bien, moi, ta barbe de trois jours. Et puis, là, whaou, ils sont loin… Rendez-moi mes trois jours !
- Ah ! Ça, c'est sûr, les plus grands barbus ont tous commencés par être mal rasés, à un moment donné.
- Non, mais là, avoue que c'est plus de l'ordre du garde manger que de l’accessoire de mode !
- Avec un peu d'attention, on peut très bien manger proprement, tu sais.
- Ben, j'attends de voir. Faudra que t'essaies !
- Hé ! T'es méchante. Je suis hyper propre.
- C'est vrai que tu fais des efforts. Mais, on va aussi rarement se faire un burger, avoue.
- Ah, faut être malin et minimiser les soucis. Je suis pas fou non plus !
- J'ai une idée ; comme cette touffe est venue petit à petit. On pourrait tenter d'y aller petit à petit dans la coupe ?
- C'est vrai que si ça peut nous éviter ces discussions à n'en plus finir, je crois que je vais valider l'option.
- Yes !
- Ben, il t'en faut peu pour être heureuse. Mais, du coup, on ne saura jamais le pourquoi du comment ?
- Une chose est sûre, on a un problème pour s'accepter tel qu'on est. Faut toujours qu'on bidouille des trucs toujours plus insensés les uns que les autres !
- Vrai. Tiens, on n'a pas causé des poils sous les bras ?
- Trop. Les jours où ça m'irrite, je me demande si je suis pas un peu conne.
- Surtout que c'est pas une question d'hygiène.
- Ben, non. Je sais pas d'où ça vient ? J'ai commencé à la puberté, pour faire comme les copines. Et, depuis, j'ai jamais arrêté. C'est devenu une évidence esthétique.
- Heureusement que t'as pas fait pareil avec la clope !
- Clair. Ça, j'ai arrêté. Comme les copines.
- En fait, vous faites toutes pareil ?
- Mais, sérieux, tu te foutrais pas de ma gueule, si j'avais des poils sous les bras ?
- T'as trop la confiance, toi ! Que tu les rases ou pas, virtuellement, t'en as ! Y'a qu'à toi que tu veux faire croire l'inverse.
- Curieux, hein, on fait comme tout le monde en rêvant de ne pas être comme tout le monde ?
- On est con.
- On est con !

dimanche 16 septembre 2018

Nous ne sommes pas d'ici


Nous ne sommes pas d'ici.
En lisant ce récit de voyage à travers les Balkans, je vois bien qu'il s'agit tout simplement de vivre. Le monde, sa beauté, ses habitants, leurs sales manies, leurs beaux-arts, leur hospitalité, leur raideur, tout se passe devant le spectateur, le passant, la mémoire du temps. Le juste moment où l'on bascule du minimum vital vers le superflu, le point d'équilibre impossible, le mythe vivifiant, l'oxygène. Après, je suis mort.
Eux, danseurs, équilibristes, instables ou moins que rien, eux sont vivant, de force, mais pleinement vivant.
Ma maison, havre de paix, si tu la trouves, d'une allumette fais en un feu. Tu me devras une nuit de lumière, je te devrais la vie. J'avais les mains liées, l'obligation de faire attention à toutes ces affaires accumulées qui n'avaient que moi comme soutien. Mes journées se remplissaient doucement, de médicament en contre médicament. C'est le devoir impérieux de se maintenir en mort.
Rien n'est à moi. Je suis responsable de toutes ces choses, de leur propreté, des poils qui poussent, des taches, des rencontres à venir. Ensemble, nous avons creusé un foyer. Seul, j'y ai versé dessus tous mes espoirs. Et mon lit est un sarcophage. Il m'avale, malgré mes rêves et reste comme une empreinte, un élastique plus solide que le fer de nos volontés. J'y retourne tous les soirs. Sa présence me rassure de ses brumes nocturnes.
Je m'habille de peurs de perdre. Et je perds la peur d'être, de suinter par les fins filets de sang gluant, invisibles autant que la pente où je glisse.
Il faut dire que j'en ai des outils, des matières à penser, des trucs mal établis à réparer. Et elle qui me pince, jours et nuit, par veille ou sommeil. Je peux me mettre sur la pointe des pieds, pour voir au dessus de moi-même si je trouve une piste, un totem. Derrière la forêt de signes, sûrement tu te demandes pourquoi je traîne ? Ce ne sont que des bouts de tôle, une géométrie arrachée à sa simplicité, phagocytée par l'univers. Un labyrinthe.
Depuis, je suis le plus grand des voyageurs immobiles.
Je ne suis plus d'ici...

vendredi 13 juillet 2018

L'éternité du vacancier

installation de Camille Benbournane
De dure lutte, nous les avions eues, les meilleures places.
Et le monde entier nous les enviait, ces meilleures places.
Et, le monde entier le tentait, ce tout pour le tout, trop souvent à mon goût, qui nous jetterait, de nuit, hors de nos rêves bénis, cétacés échoués au pieds du lit. Le moment d'inattention pour nous évincer, nous spolier, nous détrôner, qu'il n'arrive jamais.
Mais, en plein jour, n'irradiait que la fierté d'être, seuls entre nous, dans un face à face gorgé d'intimité avec un horizon pacifié, amadoué ; notre horizon de compagnie.
Chacun, aligné côte à côte, sur nos chaises longues estivales, héritiers avec vue sur mer. Au plus près du doux clapotis des vagues agonisantes, offertes comme de parfaites piña colada rafraîchissantes.

C'était pour notre plaisir, qu'il nous fallait les plus belles plages, les sables les plus fins. Avec lequel, pourtant, nous n'aurions d'autre contact que visuel. Rien d'étranger pour nous toucher. Nos peaux d'ambre sacrées, nos propriétés privées, et des tonnes de produits manufacturés. Protégés derrières nos murs renforcés de ronces d'acier galvanisé, sous l'œil perçant de réseaux numériques connectés.

Nos corps, pour dire vrai, seuls les rayons du soleil et quelques mains huilées s'y posaient.
Nous vivions allongés. Depuis nos trônes horizontaux, numérotés, nous n'attendons plus rien, que l'oubli.
Nous sommes les éternels touristes, éternels vacanciers, éternels spectateurs.
Nous sommes les plus gros consommateurs dévoreurs de mondes.
Souverains d'un été qui n'en finira jamais.

Car, toute fin serait terrible, comme une confirmation qu'elle s'approche, en vérité, cette improbable mort annoncée. Cette mort déplacée, pour qui est tendrement alangui, pour toujours engourdi du spectacle inouï d'une nature maîtrisée, soumise au moindre de nos souhaits.

Et tout devait se passer ainsi, le temps figé, les astres à jamais renouvelés. Et cet océan infini, capable de digérer l'ensemble, sans cesse renouvelé, de nos créations trop vite obsolètes, de toutes nos peines, pour nous les retourner, digérées, sous forme de distraction lumineuse, de paix totalement contrôlée.

Un grain de sable a dû s'en mêler. Nous regardions ailleurs, déconcentrés, hypnotisés par telle ou telle réalité augmentée. Et, chaque matin, insidieuse, la mer, gavée de nos déchets, vomissait à nos pieds quelques-unes de nos souillures. Nous regardions ailleurs, un sein ou deux, ou des épaules bien musclées ?
Nous cachions, sous d'épaisses couches de linge, quelque amour exclusif.

Jusqu'au jour où nous ne vîmes plus rien.

Depuis des années, des siècles, lentement, l'invasion avait commencée. Et les cris du monde n'étaient ni des cris de haine, ni d'envie, ni de mépris. C'était des cris désespérés de ne pouvoir nous réveiller.
Une alarme de chair humaine, contre l'avalanche milles fois prédite, contre l'avancée inexorable de nos objets, anciens esclaves, périmés, oubliés ou en passe de l'être.

Qu'ils rampent abandonnés à nos pieds, c'était une chose acceptée. Mais leur armée était prête et l'heure avait sonnée. Nous, en première ligne, face à la côte, recouvert d'un sale bonheur blanchi au sel, de la tête aux pieds, furent les premiers à tomber. Ensevelis sous des tonnes de rebuts que la marée dégueulait, immobilisés, à moitié étouffés.
De nous, plus rien, nous sommes les disparus.
Sous nos transats, nos chaises longues, on ne se ressemble plus. Humains perdus, oubliés des Dieux, des Arts, au milieu du silence, nous nous sommes tus.

Et toi, tu voulais nous exposer ?

Mais leurs yeux sont saturés.

Ils veulent des paroles, des cris qui les réveillent ?

Ils les ont eues et ne les ont pas entendues.

Ta tâche ici est accomplie.

Que vas-tu faire de ton été ?