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13 janvier 2020

Petit Papa Noël ?


Défi WriteControl - (mots en gras à utiliser)



En ouvrant la porte de sa chambre, j'ai mis quelques secondes avant de repérer son visage. Autour d'elle, une foule d'appareils ultras modernes me jetaient des signaux sonores et lumineux, d'un air tout à fait sérieux. Oiseaux de mauvaise augure ou bonne étoile, je ne savais comment déchiffrer ces indications techniques ? Il fallait, encore et toujours, renoncer à comprendre. Faire confiance à l'équipe soignante de l'aile Ouest du 3e étage de l'Hôpital Pellegrin. Je disais, à qui voulait bien l'entendre, que moi, je ne cherchais que Sophie. Je n'étais pas un type compliqué, simplement son ami, son mec.

– Mon Dieu ! Qu'est-ce que t'es beau !

Sophie venait de m'apercevoir. Et aussitôt, elle avait saisi son drap à deux mains, en serrant les poings, comme un enfant s'empare soudainement de son jouet préféré. Et on le sait ; ces petits bonhommes sont assez malins pour différencier un sucre d'orge appétissant d'une grossière paire de mitaines usées. Logiquement, il ne devrait pas y avoir de quiproquos. Aucune change qu'un objet inapproprié ne côtoie leurs papilles gustatives. Alors, pourquoi ces étoiles inquiétantes qui nous troublent la vue, devant leurs mouvements imprudemment saccadés ?

Sophie n'était plus une enfant. Elle mit pourtant brusquement le bout de tissu devant sa bouche. Peur d'en dire plus ? Je ne voyais plus maintenant que ses yeux brillants, qui nageaient au-dessus d'une vague de drap bleu. Ses poings toujours serrés, paumes sur les lèvres, retenaient sûrement quelques cris joyeux. Pourtant, ils étaient étonnement teintés d'une de ces peines inconcevables, parmi les plus tristes que je n'aurais cru possible de contempler, sans m'effondrer dans l'instant.

Pour me ressaisir, je lui fis remarquer que sa phrase d'accueil, pour flatteuse qu'elle ne soit, n'en était pas moins grammaticalement désolante. Elle sourit, faiblement. Ses forces consumées par sa courte éruption de joie. Je comprenais les choses toujours trop tard, comme ici, de ne faire en aucune façon ce genre de reproches à une mourante. Mon professorat n'en finirait donc jamais de déteindre sur la moindre de mes activités civiles ? Je fis intérieurement cette résolution de Nouvel An ; arrêter de reprendre mes proches. Ne sommes-nous pas tous, à plus ou moins longue échéance, mourants ?

Sophie avait toujours eu quelque chose qui cloche. Sa petite sarbacane, elle n'en voulait plus. Le temps infini que j'avais passé à m'en délecter, des saveurs toujours changeantes de son biscuit défendu, n'avait rien changé à l'affaire. Je lui avais même fait une lettre. Mettre noir sur blanc mes sentiments, n'avait pas plus apaisé ses angoisses que si j'avais jeté une boule de neige au cœur de notre veille cheminée allumée.

J'adorais, lui disais-je, quand elle faisait la dinde, nue sous le plus beau de ses manteaux de couturier, pour une de ces séances jubilatoires, dont j'étais l'unique spectateur. Alors, qu'elle cache une bûche en son sein, peu m'en importait le dessin ! Son vœu d'en finir avant la fin de l'année, avec cette enveloppe de lutin parano, elle qui se savait depuis toujours fille de Mère Noël, c'était son sémaphore, son sourire des nuits de veilles.

Et, ce cadeau, la technologie aurait dû le lui offrir. Le chirurgien qui nous reçu dans son cabinet avait été formel. L'ablation était une opération de routine. Même un apprenti sorti droit de la crèche savait la pratiquer. Il rajouta même en riant :

– Vraiment, ne vous inquiétez pas. En plus, c'est vraiment le type d'opération qui me botte !

Il était drôle, il était beau et aussi musclé que basané. Avec Sophie, on se tapotait du genou en signe de complicité discrète. Sans dire un mot, je savais qu'elle ne pensait qu'au délicieux Petit Prince qu'on pourrait faire ensemble, une fois les coups de scalpels cicatrisés. Alors, voir les cotillons de nos désirs brûler aussi vite qu'un sapin sec, gâchant irrémédiablement la fête de fin d'année, c'était inconcevable.

Pourtant, malgré tous les gants qu'il prit lors de l'opération, quelque chose foira. Une infection nous jetait, anges déchus, aux enfers. J'avais eu beau insulter tout ce qui me passait entre les mains, de personnel médical ; l'état de Sophie ne s'était pas amélioré. Même elle, je l'avais engueulée. Comme quoi, me faire passer les fêtes de fin d'année à l'hosto, c'était pas très sympa. J'avais dû prendre un air comique ; elle avait souri. Sophie, je crois qu'elle vient d'une autre planète. Et, si elle doit repartir comme le prédit l'académie, elle fera escale sur la Lune. Pour un dernier regard vers cette Terre où elle n'avait pu se faire la moindre place.

Assis près d'elle, je tenais le coup. Je restais solide. Elle me disait froid, sortant d'une bataille de neige ou quoi ? Ce n'est pas de la distance, Sophie. À quoi te serais-je utile, effondré. D'un cœur fendu en deux, ne sortent que des larmes. Pas d'explosion de confettis. Faut pas rêver. Elle, elle rêve encore. Comme une adulte qui croirait encore au Père Noël.

– Pourquoi ? Tu n'y crois plus, toi ?
– Ben, pas tant... Surtout quand on voit ce qu'il nous envoie.
– Ah ! Donc, tu y crois !
– Non, je dis que s’il existait, tout ça ne serait pas arrivé.
– Mouais, t'avais pas dit ça...
– C'est vrai, j'avais dit que c'était de sa faute. Faut bien un responsable sur qui taper... 

Ça aurait sans doute été plus simple, de déposer tous nos fardeaux dans les bras d'un vieux barbu de rouge vêtu. Et, sûr que ça aurait fonctionné. On aurait été soulagés. Mais, notre seul Dieu, c'est le réel. Lui, il s'en fout de nous aider. Un faux pas, un outil mal décontaminé, il distribue autant de bactérie que stipulées dans la charte infectieuse. Pour que les lois de la biologie soient respectées. Saloperie de Lois... Je m'en tape, des lois. S’il suffisait que je me mette à genou en priant le Père Noël de sauver Sophie, je le ferais. Contre la mort, toutes les armes sont bonnes à prendre. La pudeur, la raison, les siècles d'expériences humaines, ça nous a mené où ?

– Ça te ferait du bien, si j'y croyais, à ton Père Noël ? ai-je tenté, un peu à bout.
– Ben ? Non ! Tu fais comme tu le sens. Pas comme tu penses que je le voudrais. Bêta !

Sophie, la réalité, elle s'en tape. Les lois de la Nature qui lui ont donné le mauvais corps, elle n'a pas le goût de les vénérer. Alors, un gros barbu qui sourit avec une grosse voix de camionneur, ça ne lui parait pas non plus incohérent ? Et, moi aussi, finalement, ça m'aide de la savoir en d'autre mains bienveillantes, quand je la quitte pour la nuit. Je sais qu'elle a trouvé du réconfort. Je peux doucement me glisser hors de la chambre. Pour enfin m'effondrer dans le couloir sans fin qui mène aux ascenseurs. J'enfonce le plus possible mon bonnet de laine sur mes yeux, pour cacher mes larmes. Pour éviter la contagion. Ces choses là doivent se faire seul. Alors, la douleur monte. J'aimerais bien arriver à la voiture avant que cette lave ne me broie. Les portières fermées, la musique montée, je pourrais expulser ce râle qui attaque mes cordes vocales. Cette source acide, née dans ma poitrine, se diffuse partout. Il faut qu'elle sorte avant de me bousiller complètement...

Mais, qui n'a jamais connu la peine ? C'est en pensant à cette communauté de douleur et de chagrins inconsolables que finalement, je m'apaise. Aucun d'entre nous n'est seul. Je suis tellement sûr que, disséminés autour du globe, nous sommes un paquet à actuellement suffoquer de douleur et de rage. C'est un peu comme si nos sanglots coulaient vers le même fleuve, une drôle d'unité désespérée. Ça n'a pas de sens, mais on dirait que ça m'aide. Les larmes m'ont simplement traversées. Je ne sais ni d'où elles viennent, ni où elles vont. Mais, je sais qu'elles ne m'appartiennent pas, qu'elles ne me définissent pas. Elles sont à nous tous, ceux qui les accueillent pour un temps.

Demain, je retournerai voir Sophie. Je serai solide. Un moment. Peut-être même drôle ? Elle le croira. Je le serais donc. Puis, peu à peu, comme des flocons sous le soleil d'après-midi, mes forces iront s'évaporant. Il sera temps de repartir, temps de hurler dans un véhicule mal garé. Avec un lampadaire agonisant comme seul témoin.
Chaque jour, au-dessus de chaque porte de notre foyer, j'aurais dû mettre du gui. Je l'aurais embrassée plus souvent. Nous aurions ris plus souvent. Mais, innocent, je voyais le chemin ensemble si long qu'il devait forcément tutoyer l'infini ? Je suis sûr que si l'on m'avait interrogé, j'aurais même, en toute bonne fois, déclaré être pratiquement immortel. Non, je refuse que cette fin soit une option !

– Et là, tu penses à toi ? Vraiment ? Sophie n'en a plus que pour quelques jours et tu penses à toi ?
– Je... Pourriez-vous sortir de l'ombre et me parler en face si vous avez quelque chose à me dire ?

Mais, dans cette nuit noire, je ne voyais personne autour de la voiture. D'ailleurs, la musique était si forte, comment aurais-je pu entendre un passant me parler ? Qui pouvait être au courant de la moindre de mes pensées ? Un frisson me griffa de la nuque jusqu'en bas du dos. Qui donc m'avait fouetté, d'une de ces branches de hou aux épines acérées ? C'était la peur. Je la reconnaissais. Car, cette voix inconnue, je peinais à me l'avouer ; elle n'était pas naturelle. Rien ne collait, c'était bien trop absurde. La voix m'était complètement étrangère et vu les décibels produites dans l'habitacle, de toute façon, il m'était impossible d'entendre aussi clairement quelqu'un à l'extérieur...


– Petit Papa Noël ?

05 janvier 2020

Autrement Pareil

  
Défi Plume d'Argent
J'ai tellement hurlé, chanté, embrassé tout ce qui ressemblait, de près ou de loin, à quelque chose de vivant, que mon ivresse, en ces dernières heures de 2019, n'aurait pas été plus puissante si j'avais bu. De l'alcool, je veux dire... J'étais hors de moi, dans un état d'euphorie extrême. Un mélange d'osmose émotionnelle totale avec le commité amical qui m'entourait. Car, eux, n'avaient pris aucune mesure drastiques, quant à l'abstinence ou la modération.

D'étonnement jubilatoire, aussi. Car, cette maudite apocalypse socio-écologique, prédite chaque jour de cette atroce année, n'avait pas mis de point final à notre insolente aventure humaine.

Nous étions tous là, bien vivants, entassés dans les canapés qui eux, ne passeraient pas un réveillon de plus, désossés qu'ils étaient, sous nos corps enchevêtrés. Il faisait chaud, il faisait quelque chose de nouveau. Il fallait donc, nous aussi, nous inscrire dans ce moment de transition. Comment vivre quelque chose à fond, sans y mettre tout son être, tout son cœur ?

Alors, il était temps de compiler un an d'erreurs, de faiblesses, de lâchetés, de temps perdu ou mal employé. Et, d'en tirer les conclusions adéquates, seules capables de faire naitre les vraies, les bonnes résolutions ; celles que l'on ne pourra que tenir, tant elle se révèlent vitale.

– Non, mais, sérieusement, les politiques, quelle belle bande de trous du cul !

– Poilus !

– Oh ! Didier, merde, t'es con. J'ai dit "sérieux". On peut pas rigoler de l'état dans lequel ces fumiers ont plongé le pays, quand même...

– J'avoue, désolé. C'est mon amour de la rime qui me joue des tours, parfois. Alors, on fait quoi, nous, le petit peuple des électeurs.

– Ben, vous, vous faites ce que vous voulez. Mais, moi, de mon côté, j'arrête de m'en foutre royalement, de la politique. C'est décidé, en 2020, je saurais tout, des partis, de leurs programmes, du passé des chefs de file et de leurs compagnes ou compagnons. Et, si vraiment, j'en trouve aucun qui va dans le bon sens, alors, juré, je me jetterais à l'eau.

– Toi ! Tu vas faire de la politique ? Je rêve... C'est bien le genre de résolution qui ne va même pas tenir jusqu'à l'aube ! T'es sûr que t'as rien bu ?

– Ah ah ah !

Au moins, j'aurais produit mon petit effet ; tout le monde se marre de ma décision. Chacun trouve une anecdote, mettant en avant mon incapacité à tenir de telles responsabilités. Foutez-vous de moi autant que vous voulez, c'est parfait, tant que vous n'arrêtez pas de parler de moi ! Si tel est le prix, pour être au centre de tous les regards, j'encaisserais l'ardoise, les coups et les rires sans problèmes. Certain, au final, d'en sortir gagnant.

– Je dis pas que je ferai forcément mieux. Je dis juste que je ne pourrais pas faire pire... Déjà, ce fonctionnement pyramidale de la société, allez hop, ça dégage ! C'est pas un président qu'on a, c'est un monarque.

– Ça, c'est bien vrai !

– Yes ! T'auras ma voix itou, mon chouchou !

– Désolé Didier, mais tu étais prévenu, dorénavant, j'interdirai les rimes trop riches. Faut pas venir me chercher, quand je légalise !

– Bha ! Tant pis, faut savoir faire des sacrifices, pour le bien commun. Et, donc, pas de palais pour toi ? Où donc seront les appartements présidentiels ?

– En Californie !

– Hé ! Qui l'a saoulé à l'insu de son plein grè ?

– Non, mais, je veux dire que le cloisonnement du monde en petits territoires autonomes et belliqueux à fait son temps. Vous ne pensez pas qu'un gouvernement mondial serait beaucoup plus cohérent avec nos technologies de communication actuelles ?

– Yeah !!! Éric président ! ÉRIC PRÉSIDENT !!!!

– Je vous demande de vous taire !

– Ha ! Ha ! HA !

Je faisais littéralement un tabac. Le public était chaud bouillant. Ça sentait bon le bourbon et l'hystérie collective. Sans trop me mettre de pression, je restais concentré ; il fallait rester bon tout du long.

– Et, tu feras quoi pour l'égalité des genres ?

– C'est une excellente question. Et, je te remercie de me l'avoir posée.

– Arrête de gagner du temps, sale politicard ! Répond à la question !

– Ok ! Je vais être très clair : il faut faire un bilan de toutes les oppressions commises. Et, en tirer des sanctions proportionnelles. Sans quoi, ni la confiance, ni la paix, ni le partage des tâches ne saurait se faire de façon réellement pérenne.

– J'en connais, ça va leur piquer un peu, de se taper la moitié de mon quotidien !

Marie en profita pour pointer du doigt mes lacunes galactiques en problématiques géo-politiques contemporaines. C'était très juste. J'avais bien suivi, un temps, les guignols de l'info. Mais, le bagage, pour sympathique qu'il fut, était complètement dépassé. Non, en 2020, je reprends des cours en auditeur libre à l'université de Talence. Il me faut une solide formation. Point !

– Et, ton look de merde, on en parle ?

– Mais, enfin, qu'est-ce qu'elle a, ma chemise à carreaux ?

– Heu... Des carreaux !

– Et... Ça gène en quoi une élection ?

– Écoute, ça gène tellement de choses qu'à ce niveau, l'élection n'est qu'un paramètre parmi tant d'autres. Comme, par exemple, un célibat intense et compulsif. C'est vraiment un choix de ta part, de vivre seul depuis des années ?

Touché ! Pierre et sa logique analytique sans pareil, c'était un phare dans la tempête de ce nouvel an. Il fallait que je me bouge, en 2020. C'est quand même pas compliqué, d'avoir un peu de goût vestimentaire. Je promis, la main sur le cœur, devant toute l'assemblée hilare, que j'allais complètement remettre à niveau ma garde robe. C'est à dire, balancer mes deux jeans pourris et mes chemises de récup désolantes, pour commencer. Si ça pouvait mettre des atouts de mon côté pour trouver une moitiée accueillante, j'irais même jusqu'à me teindre en blond !

– Ouais !!! Une teinture ! Pour dire adieu à cette irruption de cheveux... Heu...

– Très très clairs ?

– Ben non ! Blancs ! Très blancs, même, sur les côtés comme au milieu !

– Mais, ça ne me donnerait un petit air sérieux ?

– Ça fait sérieusement un air vieux, oui. Tu veux les votes du troisième âge en priorité ou quoi ?

– Si je vous écoute, il faudrait me faire photoshoper vivant ?

– Ouiiiiii !

Ça commençait à sentir le président virtuel, tout ça... Nouvelle année, nouvelle vie. Moi, je voulais du réel, du vrai. En finir avec ces années collées à l'écran. Promis, demain, je commence ma déconnexion. Rencontrer des gens, en vrai, communiquer avec des inconnus et, pour autre chose que de simples transactions matérielles.

Il me fallait alors prendre une décision forte, concernant ce manque de sociabilité. Mais laquelle ? Cette question tournait en boucle et commençait à me priver de l'attention nécessaire à la discussion, qui continuait sa route sans moi. Était-ce la fatigue ? Je sentais le canapé m'absorber, près à digérer tous mes soucis, d'un sommeil réparateur. Le compte à rebour, au loin, filait en grain de sable entre deux rêves...







– Monsieur, monsieur...? Hé ! Monsieur, réveillez-vous.

– What the...?

– Président, il est temps de quitter l'amphi.

– De quitter quoi ? Président qui ?

L'évidence d'être au beau milieu d'un rêve absurde se dilua  d'un coup, dans l'épais filet de bave qui me reliait à la tablette sur laquelle ma joue s'était incrustée. J'étais bel et bien dans un amphi. Ça n'avait aucun sens. Mais, que croire, si l'on ne peux plus se fier à ses propres sens ? Et, ces mains, fermes, pour les sentir, je les sentais... Deux types, en costumes inquiétants, c'est à dire, en costume, tentaient de me soulever, chacun par une épaule.

– Ça va, ça va. Je peux encore me lever tout seul.

– Comme vous voudrez, patron.

L'effort que je dû produire pour simplement décoller mes fesses du siège me sembla disproportionné. Et, le coup d'œil sur ce corps, qui ne répondait que très mollement à mes désirs de verticalité, me fila un autre coup, de sang, de stupeur ! J'avais pris... J'avais pris des kilos, beaucoup, énormément de kilos. Et, impossible de sortir de ce cauchemard qui était à deux doigts d'avoir raison de ma... de mon entendement ! Bon, au moins, j'avais du vocabulaire et, j'étais bien habillé !

– Dites, les gars, si je vous demande quelle est ma teinte capillaire, vous allez dire... blonde ?

– Bien blonde, c'est sûr !

– Hi hi !

– Il se fout de ma gueule, Brutus ?

– Pardon, chef. Mais, ce coup-ci, vous avez mis un peu trop d'eau oxygénée. Ça fait un blond bizarre. Pardon.

Ho ! Que je n'aimais pas la tournure que prenait ce rêve lucide. Pas du tout, du tout...

– Bon, si je vous demande de quel pays serais-je donc bien le président, vous répondrez quoi ? Le Monde ?

– Et, vous l'avez mérité. Vous vous êtes tellement bien battu pour ça !

– Ha ! Oui, c'est sûr. Encore bravo, Patron !

– Mais, taisez-vous !

J'avais surtout l'impression de ne m'être que trop bien battu contre mon assiette. Et, je me rendais compte que ces deux abrutis allaient mettre des plombes à m'expliquer la situation. Il fallait que je trouve quelqu'un de compétent pour m'éviter de finir complètement fou à lier. Je n'osais évidement pas leur demander la date du jour. Tout ressemblait à la réalisation grotesque de l'ensemble de mes résolutions prise hier, si tant est que ce hier soit mon hier, d'hier ? C'était soit ça, soit un rêve. Il me fallait vite choisir, prendre position, redevenir acteur de cette situation qui me clouait sur mon siège de spectateur. Mais, vraiment, moi, président ? Oui, c'est vrai, je l'avais souhaité hier. Et, à jeun, en plus... Didier avait mis une pilule dans mon IceTea. Il n'y avait pas d'autres explications. Et, pourquoi je me retrouvais entouré de deux crétins gigantesques en costard ? Trop de questions. Trop de poids. J'avais envie de pleurer.

– Bon, les amis, où est mon ordi, ma tablette, mon téléphone ? Filez-moi un truc connecté, vite ! J'ai deux ou trois question à poser à mon moteur de recherche favori...

– Mais, c'est que... Vous n'avez... Vous n'auriez pas perdu la mémoire ou quoi ?

– Ok... J'ai aboli les objets connectés, c'est ça ?

– Ah ! La mémoire vous revient. Vous nous avez foutu une belle trouille, Président !

– Vive le Président !

– Dites, Tom & Jerry, on avait pas parlé que vous la fermiez ?

– Mais...?

– Tssss.. Chut !

En sortant de l'amphi, j'essayais de me remémorer quelles autres résolutions de merde j'avais pu prendre ? Être prêt me semblait primordial, si je ne pouvais pourtant rien comprendre ? Mais, la porte franchie, une file se forma aussitôt devant moi. Chacun voulant prendre de mes nouvelles, me féliciter, partager un moment. La pression de cette foule m'était insupportable.  Je leur criais de reculer. Leurs yeux, éteints, comme ceux d'acteurs récitant un texte laborieux, me glaçaient le sang.

L'évidence me frappa violemment ; j'étais devenu un tyran, ni plus ni moins... Entouré de tous, cette solitude, si familière, n'en était pas moins pesante.

Et, cette vérité en appelait d’autres. Je me réveillais enfin complètement, découvrais celui que j’étais, ici. Je sentais maintenant pleinement la formidable intelligence qui bouillait en moi. J’avais acquis toutes les connaissances de l’univers. Il m’était alors très facile de valider la bonne hypothèse, parmi toutes celles qu’il m’était possible d’envisager ; 2019 fut bien la fin de mon monde, l'apocalypse avait eu lieu. Et, mes promesses, toutes ces résolutions, mon enthousiasme d'alors les avait propulsées au rang de vérités, qui m'avaient sauvé la vie. Ouvrant un portail vers cette dimension où elles avaient toutes pris vie.

Chaque promesse crée son univers

Mais, moi, au fond, j'étais toujours le même.

Seul.

26 octobre 2019

Nos uniques matins

Défit Babélio octobre


Mon premier geste quand je reviens
De ces nuit dont on ne sait rien
Chercher aveugle du bout des doigts
Ce qu'ici tu éparpillas

Là où nous jouions endormis
Je dessine une demi croix
Et mon bras plonge vers l'oubli
Brûle à la chaleur de la Foi
Que ta nuque aurait imprimé
Trop pressée contre l'oreiller

Au matin mon corps mélangé
S'agace d'avoir à prier
Ces nuits mendient à nous charmer
Mais, l'écume t'a emporté

J'étais pourtant collé à toi
Quand sonna l'heure du couvre feu
Depuis je flotte entre les draps
Ailes voilées entre les cieux

J'aimais tant
Nos particules sauvages
À jamais intriquées

Je m'étends
Aux ventricules abandonnées

Je m'entends
Depuis nos silences inspirés

Mais, que tu sois là
À me lire ou pas
Mes vers ivres les distillent
Ces souvenirs piétinés
En liqueur d'éternité

Moi, je ne passe pas
La balle reste entre mes bras
La belle paille est enflammée
Pour peu de calcaire effrité

Au lit ses rebonds égarés
Gardaient le regard au plus bas
Reste seule entre mes deux mains
L'empreinte adorée de l'écrin
Que furent nos uniques matins   

25 juin 2019

Qui sous les tables

Défi Babelio.com, juin 2019



Les années font semblant. Elles me disent qu'elles passent, que tout passe. D'une voix discrète, posée, calcaire, elles ne voudraient laisser aucun doute. Armées d'une pelletée d'alliés, elles appuient leurs dires : un miroir, une vieille photo, une robe qui ne veut plus de moi ; affaire classée ?
Mais, toujours revient, fin décembre, le repas de famille. Celui-là raconte autre chose. Dès le seuil de la porte, la même impression, le même doute qui me trotte, de la tête aux pieds, qui se frotte sur tout mon corps, depuis les entrailles jusqu'à la peau. Comme une rosée, condensée dans mes poumons, tombe en lourdes gouttes et, déborde la Garonne. Comme une pellicule, invisible au quotidien, s'échappe de mes cheveux et, recouvre, pour mes seuls yeux, tous les meubles, de sa neige éternelle.

Dans le salon, le sol est-il plus grand, mes pieds plus petits ? Ma belle assurance qui s'effiloche, depuis m'être garée, maintenant m'abandonne et, je vacille. Je ne suis plus sûre de faire mon âge. Confirmation, en passant à table ; mon assiette tangue, j'en jurerais. Me prévient-elle ? Ou veut-elle m'emporter ? Je crois qu'elle me sent prête à fuir...
Avant, j'esquivais, sans tergiverser, entre les plats, la violence d'un discours, le vide d'une position inamovible. Je pourrais, pourtant, toujours me lever, prétextant un besoin pressant. Attendre, au calme, les cris de menaces prévenantes :

-    Mais elle est où, Johanna ?
-    Johanna, on t'attends pour le dessert !
-    Dépêche-toi, sinon, y'en aura plus !
-    Je pourrais pas garder ta part longtemps !
-    Elle a encore disparue…!

Je n'ai jamais vraiment été là. Toujours ailleures, à peaufiner le geste lent, hérité du pécheur patient, qui guette les remous, en bord de rivière. Maintenant, ma technique est acquise ; je reste bien à ma place. Mais, au milieu des autres, je ne fais que surveiller, discrètement, mon bouchon de liège ; alarme d'une prise hypothétique. Baleine blanche ou poisson chat ? Et, j'espère, à en devenir transparente, ce moment qui n'arrive que lorsqu'on cesse de l'attendre. Ce moment où, les mots se transforment. Pour devenir promesse de se perdre.

On pourrait s'isoler, au fin fond des forêts, tenter de parler aux animaux sauvages ; ce ne serait pas ça. À peine une ressemblance, du papier jauni. Non, je parle d'autre chose. Du temps d'avant la copie.
Du temps d'avant le langage.
Cette époque peut sembler inaccessible ; j'ai quand même une astuce. Je connais la frontière, je sais où est la porte, la faille. Je souris. Elle devrait leur crever les yeux, à tous ; parents, oncles et tantes, frères et cousins. Ils la touchent, s'y appuient, du coude, de la main et, des successions de plats posés dessus, souvent, la souille. Non, je garderai ce secret pour moi.

Alors, ils diront :

-    Elle est bizarre, non ?
-    Oh, pas plus que d'habitude.
-    La pauvre, toujours célibataire ?

Du coup, je glisserai doucement de ma chaise. Attirée vers le bas, là où tombent les petites choses. Celles qu'on ne ramasse même plus, miettes tellement minuscules qu'elle ne gênent personne. Les mains agrippées à ces quelques centimètres d'épaisseur de bois, je savoure l'instant. La table est encore frontière horizontale. Bientôt, elle sera barque. Elle me ramènera, s'il lui plait, vers mes premières années.

Je la repousse un peu, quand même, la chute. C'est tellement étrange, de rapetisser à mesure que je glisse vers le bas. Sûrement, donnant, donnant ; un centimètre, vers le dessous de la table, me coûte, au cours actuel des taux de désintérêts, quelques 5 ans et demi, si mes calculs sont exacts ?

Passer sous la table, à mon âge, ça ne se fait pas, sinon, dans la plus stricte intimité. Et, même en ces occasions, il faut s'attendre à quelques noms d'oiseaux, de volailles, de poissons et, tous ces titres de noblesse de cours de récré, noms de mépris, de domination. Je vois, pourtant, au fond des yeux des mâles de passage, mêlée à leur joie d'enfin servir, la peur qui monte. Retrouveront-ils objets aussi doués que moi pour la soumission ? Alors, leur premier pas vers la solitude, ils le font en me quittant. Pourtant, je ne demanderais qu'à les emporter, dans mon sillon, vers l'Origine. Mais, je ne peux rien pour eux, tant qu'ils restent dans ce duel absurde, avide de victoires, d'une différence microscopique.

Les copines me signalent, en riant que, l'évolution technologique devrait me permettre de m'en passer, des mâles, s'ils me pèsent autant ? Elles non plus, ne comprennent pas. Il ne s'agit pas du plaisir pour lui même mais plutôt, d'un véhicule, vers l'arrière, vers l'instant zéro. Il faut que mes cris de plaisir résonnent en cris primaux. Pour ce nouvel accouchement, non plus de finesse. Mais, des hurlements, des fluides, des viscosités, des odeurs, de la violence, au delà de tout jugement.

Il faut qu'à chacun de leurs coups de reins, ils me propulsent, vers le début de mon histoire. Alors, j'irai sous les tables, à en perdre les mots. L'immobilité fragile. Il faut choisir. Soit se forger un destin, sur les cadavres adverses, pour en oublier sa propre mortalité. Soit, remonter vers la source. Ma régression, du moins, est volontaire et lucide, si on la compare à celle de l'homme machine, pilonnant des matrices à la chaîne, pour en oublier les siennes.

-    Je trouve que tu exagères.

Celle qui me parle et, qui devrait se taire, elle me connaît par cœur. Elle abuse, toujours au mauvais moment, de son pouvoir. Ce n'est pas vraiment une enfant, pas vraiment une conscience.  Elle me suit depuis toujours. Une voix, que je n'ai jamais su dompter. Une voix qui n'a jamais dit d'où elle venait.

-    Je trouve que tu exagères, en comparant le sexe à une simple régression.
-    Tiens, pour voir, analysons ensemble les différentes positions. Tu verras comme c'est frappant.
-    C'est vrai que, sur le dos et les jambes en l'air, on dirait que tu attends que tombe le talc !
-    Et, quand je joue la femelle du lévrier, c'est souvent à quatres pattes.
-    Je sens qu'on va en venir à la tétine, dans pas longtemps ?
-    Tu m'enlèves les mots de la bouche.
-    Donc, pour toi, le sexe, c'est soit pour faire des bébés, soit pour en redevenir un ?
-    Tu ne trouves pas ? Ce don total de soi, cette confiance, la pudeur qui se dissout, l'acceptation qui grandit ?
-    Je dis que la science ne parle que d'ocytocine.
-    Gnagnagna !
-    Tu vois, pour la régression, tu n'as besoin de personne !

Hé! Heureusement... Ce semblant d'autonomie, j'y tiens !
Car, ça ne fonctionne pas à tous les coups, le passage qui va me ramener, du dessus, vers le dessous des choses, par delà le recto de cette table, pour tourner les pages à rebour, remonter les chapitres, d'une existence jamais entamée. Vers ce temps où j'avais encore toutes les excuses, pour ne pas les comprendre ; n'en connaissant rien, ni la langue, ni les mœurs. Ce temps révolu où je babillais, j'en ai encore, parfois, le goût qui me revient, lors de ces repas.

La remontée des âges farouches, où ma tribu traînait, à quatre pattes, sous les tables de Ceux Qui Marchent Debout mais qui, le plus souvent, vivent assis sur leurs fesses. Pour ça, j'ai besoin du brouhaha des convives. Cette sorte de matière cotonneuse, qui bouche mes tympans, est docile à l'étincelle temporelle. L'étincelle, elle, nul ne peut la maîtriser.

Au début, je remarque simplement que certaines phrases perdent de leur sens. En suite, ce ne sont que quelques mots qui surnagent, au milieu de vaguelettes de blablabla. Mon évolution se défait, mailles par mailles. Enfin, doucement, je me laisse couler. Dans un moment, j'espère, je perdrai le français. Je réalise qu'avant lui, j'avais une autre langue. Ma langue prénatale, peut-être ?

Alors, le feu des souvenirs peut enfin prendre. Je me retrouve dans cette bulle d'isolation cognitive. J'ai quelques demies-douzaines de mois. J'y tiens, à ces 18 mois. 18 petits infinis, mis bout à bout, ça commence à faire beaucoup. C'est mon seul trésor. Qu'on le sache ; je le défendrai, bec et ongles !

Enfin, je suis redevenue ce bébé, cette aventurière téméraire qui veut toucher à tout, qui a soif de tout connaître.
J'ai beau ne rien comprendre à ce que disent les grands, j'écoute. Mes semblables me préviennent pourtant ; ils ont la très nette impression que les grands ne disent rien de très intéressant. Ils font tellement de bruit. Ce n'est pas ainsi que se disent les choses importantes. Et puis, ces grands animaux ahuris, s'ils étaient doués de raison, ils nous comprendraient directement, sans qu'on ai besoin de hurler, comme des débiles, à s'en brûler les cordes vocales.

Ils le savent, d'où on vient. D'avant la matière, nous sommes passés par eux, après tout. Le voyage abyssal nous a fait perdre la mémoire. Mais eux, je veux croire qu'ils savent quelque chose. Je veux croire qu'on peut le combler, ce manque de communication. Et, qu'ils pourront quitter cette espèce de condescendance, dans le ton de leur voix, lorsqu'on ne choisit pas la direction qu'ils considèrent comme seule évidence. Qu'ils puissent, un jour, nous révéler tous les secrets oubliés.

Un gamin de 12 mois me bouscule :

-    Tu rêves, c'est des cons ! Viens, y'a des trucs incroyables là-bas.

Moi, je sais bien leur affection à notre égard. De toutes les hypothèses que je puisse concevoir, une seule retient mon attention : c'est mon incapacité à les rejoindre sur leur terrain linguistique, qui doit fausser mon jugement, concernant leurs attitudes paradoxales, leurs balourdises congénitales. Je croise les doigts de toutes mes forces, en priant que nous nous soyons trompés, sur eux, les possibilités d'une vraie relation, basée sur une parfaite compréhension.

-    T'es vraiment qu'une bêcheuse.
-    Et vous, pas très patients…
-    Allez, viens avec nous, on va se marrer.
-    Ouais, c'est ça... Vous allez encore me filer des tartes, je vous connais !

Ça ne me semble pas incongru, à 18 mois, d'être un peu prudente.
Alors, je passais autant de temps que possible, sous la table du grand repas, à récolter le moindre de leurs sons. Il fallait faire attention à tout. Aux coups de pieds, au coups de gueules, aux collègues, qui s'agacent de mes absences aux jeux communs. Prise entre deux feux, je tenais bon.

Et, un jour, c'est arrivé. Je sortais d'une traversée périlleuse, entre les mollets de convives éméchés. Je me suis retournée pour les observer, assise sur les fesses, comme eux mais, par terre. Ils riaient un peu plus fort que d'habitude, leurs yeux fixés sur moi. J'ai toujours bien aimé qu'on s'intéresse à ma petite personne. Je leur rendais donc un sourire des plus ravis et confiant. J'avais, plus que jamais, envie, besoin, de savoir si tout ceci avait un sens ?

-    Celle-là, elle n'en fait qu'à sa tête. Elle ira loin !

J'étais sous le choc : j'avais compris la phrase ! Un joie puissante me leva. J'avais raison depuis le début ; ils avaient bien un langage cohérent ; nous allions enfin pouvoir communiquer. J'allais pouvoir recueillir les clés de tous les mystères passés, présents et à venir.
À cette époque, malgré une grande prudence, j'étais encore le jouet d'emportements jubilatoires parfaitements excessifs.

-    Hé ! Les grands, je vous comprends ! C'est pas croyable !
-    Mais qu'est-ce qu'elle raconte, la petiote ?
-    Comment ça, qu'est-ce que je raconte ? C'est pas clair ?
-    Trop mignonne ! Elle babille pour nous imiter avec tellement de sérieux. De la graine d'actrice, ça, madame !
-    ...? Mais fck !

J'étais verte… Tous ces espoirs pour rien. Je les comprenais... mais pas eux. Comment était-il possible qu'une langue n'aille que dans un sens ? J'avais beau joindre force de gestes, d'intonations, je ne suscitais qu'une triste hilarité générale. Le pire, c'est que je comprenais leurs réponses. Pas complètement, bien sûr, ce qui m'a surement permise de croire, qu'un jour, nous pourrions améliorer cette situation. Il me fallait étudier, dans la confiance, le respect, la patience et, toujours, des efforts redoublés. Qu'importe le temps que ça prendrait, ne pas lâcher, surtout, ne pas lâcher.
Sinon, que me resterait-il ? Je n'osais y penser…

Malheureusement, ça ne s'est jamais vraiment arrangé, depuis. J'en ai trop compris, ou pas assez ?
Le mystère restera entier. J'avais 18 mois et, le fiasco du premier repas familial allait dérouler un chapelet d'une bonne cinquantaine de perles noires, de désolations, incompréhension, déception.
Que des mots en "on".
Les potes avaient raisons… Ils ne savent rien. À un point qu'il ne faudrait jamais révéler. Un point galactique... Alors, ils bâtissent, des familles, des carrières, des monuments, des histoires auxquelles ils croient si fort qu'elle en deviennent certitudes.
Les cons !

-    Et toi, tes certitudes, elles vont bien ?
-    Tiens, ça faisait longtemps...

Je me suis toujours demandé quelle mauvaise bifurcation j'avais emprunté ? J'en ai remémoré, des croisements, imaginés d'autres chemins. Y en avait-il seulement un meilleur que l'autre ? La voix le sait. Elle me dit, à sa façon, que les mots sont inutiles. Et, qu'il faut bien une vie entière, pour apprendre à se taire.
Finalement, cette gamine qui babillait, mais n'en ratait pas une, elle est toujours bien là.
Elle ne m'a jamais quittée. Il me suffisait de mieux l'écouter.
Vivement le prochain repas de famille, que je puisse la présenter aux autres !

-    Oh ! Ils me connaissent... Eux, ils me connaissent !

06 avril 2019

La fille de la sorcière

Défi Babélio avril 2019
Maman a fait une de ces têtes, quand je lui ai dit que j'étais en couple. Elle n'a pas crié. Elle ne crie que très rarement. La plupart du temps, elle garde un sourire lumineux, quelques soient les évènements. Mais là, j'ai vu son visage prendre une expression que je ne connaissais pas chez elle. Ça n'a duré qu'un instant. Comme une mèche de cheveux, que la brise bouscule, imperceptible et fugace. Un instant d'inattention aurait suffit pour passer à côté. Alors, cette vision, saurais-je jamais si c'était réel ou simplement un rêve ?

Voilà, j'ai cru voir son teint pâlir, prendre l'aspect d'une terre stérile. Ses yeux, de la lave. Et, comme un cri abyssal, sortir, en silence, d'une bouche devenue difforme.
Mais, une fraction de seconde plus tard, ses lèvres avaient repris leur air accueillant. La terreur n'a pas eu le temps s'installer en moi. C'est sûr, je dois l'avoir inventé. J'invente tellement de choses.

Puis, d'une voix très calme, maîtrisée, avec le soupçon de rigidité et de sécheresse, nécessaires pour appuyer ses propos, elle m'a dit :

- Sophie, tu as douze ans. Sois un peu raisonnable. Tu as bien le temps pour ça.

C'était définitif, construit, logique, implacable. Je ne pu qu'acquiescer. Elle a toujours su ce qu'il me fallait, m'a toujours donné le meilleur. Elle me lâche, avec précision, les centimètres de corde qui me feront me sentir libre. Mais, pas assez pour flirter avec le danger. J'ai mon portable, mon laptop, je mange seule, devant mes séries préférées. Dans l'enceinte de notre foyer, j'avoue, je me sens comme une princesse.
Dehors, je rase les murs. En rentrant aussi vite que possible.

J'avais pourtant commencé à traîner, depuis que j'étais avec Armand. J'adorais ce gars. Mignon, intelligent et très doué en dessin. Heureusement que Maman m'a réveillée. J'étais complètement sous son emprise, une vraie bollosse, addicte à la cam de ses yeux, à son odeur. Même sa simple présence me déglinguait les hormones.
Heureusement, Maman veillait :

- Sophie, si il t'aimait vraiment, il te tiendrait la main dans la cours.
- C'est vrai qu'il me lâche toujours la main dès qu'on approche du bahut.
- Et puis, il te présenterait à tous ses amis.
- C'est vrai qu'il fait son timide, ça me saoule.
- Le vrai amour doit s'ancrer dans la réalité, sinon, il reste virtuel.
- Trop.

Le lendemain, j'ai rompu avec Armand. Sérieux, un gars qui sait pas s'affirmer, non merci.

Avec Maman, on est pareilles, les mecs, ça défile. Enfin, surtout elle… Au début, quand on a dû se séparer de Papa, elle restait discrète. Mais depuis un an, elle se lâche. Finis, les rendez-vous en douce, maintenant, elle les ramène à la maison. Si, au moins, elle m'écoutait, quand je lui donne mon avis sur l'absence de ces qualités, qui feraient que, peut-être, on réussirait à les aimer, à les garder.
Mais elle n'en fait qu'à sa tête. Et, la conséquence est immédiate ; ici, les hommes ne font que passer, l'espace d'un instant et, ils disparaissent tous, vite fait bien fait, loin de ma vue.
Mais, je crois que je n'ai jamais connue Maman triste. Chez nous, on se remet vite. Ça sert à rien de s'apitoyer, la vie est courte !

Un jour, j'ai capté un bout de conversation. Les voisins parlaient entre eux, dans le couloir. J'ai cru discerner "blablabla… la fille de la sorcière… blabla...". Mais, en arrivant à leur hauteur, ils se sont tus immédiatement. Je ne suis pas parano mais, j'ai comme la certitude qu'ils parlaient de moi.

- Maman, tu vas pas croire ce que disent les voisins…
- Tu sais, les gens sont bêtes. Le mieux, c'est de leur sourire et de passer son chemin.
- Mais, tu veux pas savoir ?
- Alors... Voyons voir... si je devine ? Ils ne me traitaient pas de sorcière, par hasard ?
- Trop ! J'hallucine que tu aies trouvé du premier coup.
- Donc, maintenant, dis-moi, qui c'est la plus forte ?
- C'est moi !
- Presque. Allez, il te reste une chance.
- C'est maman !

Vraiment, je suis tellement contente de ma vie. Et de savoir que ma mère sera toujours là, pour me tirer des pièges que je ne suspecte pas encore ; ça me donne la force, la confiance. Alors, je sens une puissance créatrice incroyable bouillonner en moi. Elle qui aime lire, je lui fais des romans, des poèmes. Je lui dessine des tableaux et confectionne toutes sortes d'objets, au design parfait et exigeant, pour décorer notre foyer. Toutes ces créations étonnent les gens, surtout quand ils songent à ma jeunesse. Certains; même, ne se cachent pas pour me trouver un peu étrange. Prétendent que mon talent artistique n'est pas naturel ? Les jaloux !

Heureusement, mon caractère enthousiaste et énergique m'attire plein d'amies parmi les filles de ma classe. Alors, je me sens comme une cheffe de bande, c'est assez grisant. Mais, je préfère ne pas trop m'étaler sur ce côté de mon existence, avec Maman. Quelque chose me dit qu'elle n'apprécierait pas trop. Je le vois, quand je m'enivre trop de joie, pour un de ces cadeaux inattendus, que la vie m'offre régulièrement, à son ton rêche :

- Allons, ne fais pas ton ado hystérique, tu es ridicule, ma fille.
- Mais, elle est trop belle, cette guitare !
- C'est qu'une guitare…

Hier, pourtant, quelque chose s'est fissuré dans mon âme. Malgré un réveil parfait, un trajet avec le dernier album de mon groupe préféré. Malgré l'air doux et mon tram, à l'heure, qui me dépose à cinq minute du Collège, j'ai senti un froid terrifiant venir se glisser dans mes veines. À mesure que j'avançais dans le couloir, que la porte de ma classe grossissait, l'oxygène semblait se raréfier.
J'en avais à peine franchi le seuil et, tout de suite, j'ai senti qu'un drame allait s'annoncer. La prof principale me regardait, fixement, avec un air triste qui ne lui allait pas du tout. D'habitude, c'est une vacharde de première, qui ne laisse rien passer. Mais, là, on aurait dit qu'elle me plaignait, du fond du cœur. Elle en avait donc un ? Et les copines, c'était l'apocalypse des mouchoirs en papier. J'ai failli rire devant la corbeille qui débordait. De ces rires d'enterrement, qui viennent d'on ne sait où, comme des tsunamis de chair, des vagues chaudes, des fièvres de sang. Ces trucs qu'on ne devrait pas faire, mais qui font tant de bien.

- Julie, il s'est passé quelque chose... de terrible.
- Heu... Je crois que tout porte à le croire, vues vos têtes !
- Tu as raison, nous devrions faire preuve d'un peu plus de tenue.
- Non, pardon, je ne voulais pas vous faire de reproches.
- Sache que ce qui s'est passé, ce n'est la faute de personne. Vraiment.
- Peut-être pourriez-vous me dire de quoi s'agit-il ?
- C'est que… C'est dur… C'est à propos d'Armand.
- Armand ? Il est encore allez pleurer que sa vie est foutue depuis qu'on s'est quittés ? Quel loser...
- N'était-ce pas toi qui… Peu importe. Non, ce n'est pas ça. Enfin… Il a... disparu.
- Disparu ? Comment ça, disparu ?
- Ses parents le cherchent depuis deux jours. Il reste introuvable.
- Je veux bien vous aider à le chercher mais je n'ai aucune idée d'où il peut être ?
- C'est qu'on commence à envisager le pire.
- Pire que de disparaître ?
- Oui, bien pire. Il y avait des signes étranges, gravés au canif, dans le bois de son bureau.
- Vous devriez demander à ma mère. Elle a étudié beaucoup de langues anciennes.
- Merci, c'est une piste à creuser. Je transmettrais l'information.

Du coup, j'ai gagné une journée de repos. Les adultes sont bizarres, je n'ai rien fait pour être fatiguée ? Mais, c'est toujours bon à prendre. Il fallait, maintenant, que j'aille au boulot de Maman. Je ne supporte pas d'être seule à notre appartement, impossible. Maman dit que c'est normal, à douze ans, je suis encore trop petite. Ouf ! J'aimerais pas être anormale.
Sa réaction, par contre, m'étonna, quand je lui racontais toute l'affaire :

- Tu leur a dit quoi... ?
- Ben, de venir te montrer les signes que Armand a gravés ?
- Oui, j'avais compris.
- Ben, pourquoi tu me demandes ?
- J'aurais préféré avoir mal compris…
- J'ai fait une bêtise ?
- Oui, enfin, non… Tout va bien. J'ai simplement très mal dormi cette nuit.
- Tu veux un câlin ?
- Un...? Allez, pourquoi pas ?

Avec Maman, on règle tous nos soucis personnels avec des câlins. C'est carrément magique. Si ça pouvait marcher avec tout le reste ? Par exemple, j'ai beau me creuser la tête, je ne comprends pas pourquoi j'aurais dit une bêtise. Je ne comprends pas non plus pourquoi elle dort mal. On a tout pour être heureuses. Et aucun homme au milieu pour gâcher notre bonheur.

- Sophie, demain, je t'accompagne au Collège. Ta prof veut me voir.
- Qu'est-ce qu'elle te veut ?
- Rien de grave. Parler, tout simplement.
- Ouais, enfin, parler de moi... J'ai pas cinq ans, tu peux me le dire.
- Ben, si tu le sais, pourquoi tu demandes ?
- Ben, j'aurais préféré me tromper !
- Ah ! c'est malin… Ravi de voir que tout ça ne te prive pas de ton sens de l'humour.
- T'as vu, j'applique tes conseils tout le temps.
- Oui, j'ai vu… Tu sais, parfois, les mamans, ce qu'elles disent…
- C'est pas toujours très poli !
- Heu, oui… C'est vrai. Mais, surtout, c'est lié à des circonstances très particulières et ne doit pas être appliqué partout, sans discernement.
- Discernement ? J'ai pas encore vu ce mot. C'est quoi ?
- On arrive. Je vais être en retard au rendez-vous. On en reparle ce soir. Bises

Pendant que maman allait au bureau des profs, je retournais en classe. Avec moins de joie qu'avant. J'avais beaucoup de mal, depuis la scène des larmes, à supporter mes amies. Elles étaient trop gluantes comme des tas de pots de miel trop gluants ; je supporte pas le miel. Du coup, l'après-midi fût interminable. Et, c'est avec une impatience, franchement très voyante,  que j'attendais la fin de la réunion de maman ; je trépignais devant la porte, comme un petit chien, aboiements compris ! Il fallait absolument que j'arrête de faire ma folle, avant qu'elle ne sorte. Quand elle me voit comme ça, je suis bonne pour une séance de parlotte sans fin, pleine de mots compliqués, que j'ai pas encore vus.
Mais, la porte s'ouvrit et c'est une maman en larmes que je vis sortir.

- Ben Maman, t'es triste ?
- Ah, tu es là ? Non, non, c'est rien. La fatigue.

Décidément, cette maudite fatigue, il va falloir que je lui règle son compte au plus vite.
Je sais pas si je vais trouver un sort, dans le bouquin que je lui ai piqué ? En plus, j'ai aucune envie de ressentir ce truc glacé de l'autre fois. Après, y'a pas forcément de lien ? C'est juste que le sort pour Armand, il devait être un peu trop fort, pour moi. Alors que, un sort de sommeil, c'est tranquille. Ça peut pas faire de mal...
Je crois ?

30 mars 2019

Art Noir (suite)

J'arrive, en fin d'après-midi, au 14 rue Vaugirard. J'espère qu'il n'est pas trop tard. J'aurais sûrement dû attendre demain mais, le message, m'invitant à venir expertiser un appartement abandonné, plein de tableaux et autres œuvres hétéroclites, a piqué ma curiosité à vif.
Je débarque directement de province, où ma profession m'appelle souvent. Et, retrouver figure humaine, après quelques six heures de trains, ne fut pas une mince affaire. Douche, maquillage, tailleur strict, personne n'y verra rien, de mon intérieur à moitié éteint. Je m'habitue même au haussement d'épaule, qui me prend devant le miroir, quand je me vois obligée de m'habiller comme ma mère. C'est que je n'ai pas trouvé d'autre solution, pour éviter que ma jeunesse ne freine trop vite l'enthousiasme suscité par la lecture de mon cv. N'ayant vécu que pour les études et, n'étant pas du genre à me reposer sur mes lauriers, je conçois que ma carte de visite puisse sembler bien remplie en regard de mon âge.
Joie, Denis Maillard, mon correspondant, ne fait aucune remarques déplacées, en m'accueillant en bas de l'immeuble.

    - Mademoiselle Bertin, ravi. Allons au Petit Suisse, nous y serons plus à l'aise pour que je puisse vous exposer l'affaire en détails.


L'homme marque des points. Il est bien bâti, d'après ce que laisse deviner son costume léger. Et sa courtoisie ne semble pas cacher de mauvaise intentions. En rentrant dans le café, il salue amicalement le patron et s'inquiète de moi.
    - Je vous précède, montons. La salle du haut est, à cette heure-ci, tout à fait calme et tranquille.


Je regrette un peu mon tailleur car, l'escalier est assez raide. Mais, comme il a eu la bienséance de passer devant, ma culotte ne craint l'indélicatesse d'aucun regard égaré. Le tissu de ma jupe remonte haut sur mes cuisses, je suis bien, confiante, presque en vacances, en cet instant. Alors, autant profiter de chacune de ces marches complices, de chaque frottement, en me disant que finalement, cette culotte, j'aurais bien pu m'en passer, tellement l'air est doux, tellement Denis est dans l'air de me plaire.
Malgré mes séjours, dans la plupart des moyennes et grandes villes de France, il n'y a qu'ici, à Paris, que je ne ressente cette excitation si particulière. Pour peu que l'on soit capable d'en reconnaître tous les pièges, que sèment à l'envie les oiseaux de mauvaise augure, attirés par cette ville de lumières ; ici, tout paraît possible.

L'étage du café est désert, le beau temps ayant jeté tout le monde en terrasse. Nous en ferons notre domaine pour les heures qui viennent. Car, Denis est bavard. Et, c'est vrai qu'il en a, des choses à dire. Il me parle de sa voisine, grande voyageuse, un peu snob et solitaire. Elle lui a laissé un double de ses clés, après une alarme au gaz qui a bien failli l'obliger à sérieusement raccourcir un de ses périples au bout du monde. Ce qui, pour elle, équivaudrait à la pire des catastrophes.

Il m'avoue y avoir pénétré en son absence. Sans plus de gêne, au détour de la conversation. Que cette femme mystérieuse prête à toutes les extrapolations lui suffit amplement pour justifier cette incursion dans son intimité.

    - Je suis sûr que vous auriez fait de même. Il fallait que je vois, de mes propres yeux, son intérieur.


Denis a un naturel déconcertant. D'un mot, il paraît près à convaincre n'importe qui du bien fondé de la plus osée de ses actions. Du moins, je le trouve, personnellement, tout à fait convainquant. Et, j'espère, plus tard, ne jamais avoir à regretter cette puissante première impression. Celle qui naît du fond de ses pupilles incandescentes, dans les replis de sa voix grave. Un timbre rugueux, juste ce qu'il faut pour exhaler la violence de ses expériences, sans le moindre début de déchéance. Qui ne chercherait pas la sécurité de ce corps d'aventurier, emballé dans les plus fines étoffes de couturier ?

Un petit bout de textile, que j'ai, pour une fois, eu la sagesse de garder, me rappelle qu'il est grand temps de me reprendre, avant que cette histoire ne finisse à vau-l'eau.
C'est en ces moments-là que je sens bien qu'un peu de maîtrise serait de mise, si je veux mener ce contrat à terme, correctement et rapidement. La fatigue me rendant excitée comme une puce et de moins en moins pertinente, professionnellement, j'entends. Une sorte de cercle vicieux m'entrainant de fatigue en dérapage, vers toujours plus de fatigue et de dérapages...

    - Quand avez-vous vu votre voisine pour la dernière fois ?

    - C'était il y a un mois environ. Elle tenait des discours un peu incohérents. Une culpabilité la rongeait.

    - A-t-elle précisé ce dont elle se faisait reproche ?

    - J'ai cru comprendre que c'était à propos de bibelots qu'elle ramenait, parfois, en douce, de ses voyages. 
De là, ma visite inopinée chez elle. Pour voir si elle n'avait pas commis l'irréparable ?

    - Le portrait d'elle que vous m'avez dressé montre plutôt une femme solide. Vous la croyez sincèrement capable de ça ?

    - C'est vrai que ça ne lui ressemble pas. Mais, avec l'âge, la maladie et la solitude, les gens changent.

    - J'avoue manquer d'expérience en ces domaines. 

    - Certes, vous donnez l'impression de croquer la vie à pleines dents.


"Croquer la vie à pleines dents", je ne sais pas si je devrais en rire ou m'en inquiéter. Pourtant, je suis habituée, traînant parmi les antiquités toute l'année et me tapant plus de vieux que la morale ne le permet, à ces expressions surannées. Je décide donc que c'est mignon, en essayant quand même de me libérer de la vision de cette bosse dans son pantalon, que m'offre le parement de verre transparent qui chapeaute notre table de bistrot. Je lui fais de l'effet. Il faut que ça me suffise, pour l'instant ; que je reprenne le fil de l'affaire... L'autre affaire.

    - Par contre, je meure d'envie d'inventorier la caverne qu'elle s'est confectionné au fil des ans.

    - Alors, finissons vite nos verre et, en route !


En sortant du café, dans la lueur presque horizontale mais, encore bien brûlante, de cette fin de journée, je sens mes jambes vaciller. Est-ce la fatigue, l'espoir de découvertes ou la silhouette de M. Denis Maillard, qui ouvre la marche quelques pas devant moi, la fesse ferme et décidée, je ne saurais dire ? Le cocktail des événements récents est, de toute façon, fort à mon goût et, je retrouve vite l'énergie nécessaire pour poursuivre cette aventure.
Mais, mes convictions, d'un coup, me quittent violemment. Le sol se dérobe. Je viens de buter sur un bout de trottoir. Comme disait ma grand-mère : " C'est en marchant la tête en l'air qu'on finit le cul par terre ! "
Ce cher Denis, au son de mon corps stoppé par les pavés, s'empresse de venir m'aider à me relever. Heureusement, pas de mal, si ce n'est un talon cassé. Mon sauveur semble avoir plusieurs paires de bras car, il se charge de mon sac, de mon escarpin et d'un bout de ma dignité que je lui cède volontiers.
J'arrive donc sur les lieux à moitiée dans ses bras, ravie. Son appartement et celui de sa voisine sont au deuxième étage ; l'état de grâce n'aura duré que trop peu.

    - Si vous le voulez, je vous laisse seule à votre expertise et je vais chez moi réparer ce talon ? Je reviendrai vous chercher lorsque la répartition sera finie et, nous pourrons peut-être souper ensemble ?


Je rougis immédiatement, en écoutant mourir le son stupide qui sort de ma bouche sans prévenir. Mais quel gloussement de cruche… Je crois qu'il a dû percer mon identité secrète. Oui, j'aime un peu trop ça. Bref, je m'empresse de tout accepter, de ses propositions, en pack complet et, rentre presque en courant chez Mme la Voisine. Je note en passant qu'il ne m'a jamais donné son nom, étrange ?

J'entends la porte se fermer derrière moi. Je me retourne pour appuyer sur l'interrupteur qui doit trainer pas loin de l'entrée. Et, réussit, un peu par hasard, à allumer la lumière. De l'intérieur, la porte est comme capitonnée, très épaisse. Un tableau de femme quelques centimètres au dessus du bouton ; surement la propriétaire des lieux, me dis-je, d'instinct. Aucun bruit n'arrive, ni du couloir, ni de l'extérieur. Ce silence, dans la capitale, me semble soudain un peu oppressant.

Réflexe d'époque, je cède au besoin de consulter mon portable, au besoin de me relier au monde. Comme une décharge électrique, un frisson désagréable me traverse la colonne vertébrale : Denis ne m'a pas rendu mon sac. Et mon portable était dedans. Je devrais rester calme car, la plupart de mes angoisses se révèlent, à chaque fois, infondées. Mon attitude équivoque l'aura lui aussi troublé, au delà des usages, vers une compréhensible distraction.

Je décide de me calmer en commençant mes fouilles. Et m'enfonce un peu plus en avant entre les cartons, colis, empilements de tableaux, qui ont rendu méconnaissable l'utilité première des pièces que je traverse. De ce qui fut un appartement, ne reste de visible que les plafonds. Si ce n'était le luxe des objets empilés partout, je me croirais dans l'appartement d'une déséquilibrée, profondément syllogomane. Si ce n'étaient les moulures, splendides, en haut des murs, je me croyais même dans un entrepôt de stockage.

Pour essayer de faire taire le malaise que me procure un tel endroit, je soulève le premier tableau devant moi. En constatant que je n'ai même pas un calepin pour noter quoique ce soit, j'ai bien envie de me gifler… J'ai, plus qu'à mon tour, cédée à toutes sortes de pulsions mais, me retrouver aussi démunie ; cette rareté devrait se fêter.

J'en étais à me trouver tout un chapelet d'insultes, toutes plus adéquates à ma bêtises, les unes que les autres quand, un détail du tableau me figea en pleine réflexion.
La scène représentait la rue Vaugirard et la terrasse du Petit Suisse. Pourquoi pas ? Mais, la silhouette de dos qui en passait le seuil, je n'ose y croire ; elle me ressemble carrément !  Si j'ose affirmer me reconnaître aussi bien, même de dos, la raison en est très simple ; c'est l'habitude. Je me suis tellement fait peindre, photographier, dans toutes les tenues, tous les sens, toutes les positions. Je me reconnaitrais les yeux fermés.
Je sais bien que, devant un tribunal, une personne de dos sur une photo priverait, de fait, toute application de la loi. Mais, ici, l'anachronisme frapperait même un néophyte. La scène est clairement fin XIXe. Un tel tailleur n'a aucun sens dans la composition.

La panique monte d'un cran. Je sens que ce qui se passe ici n'est pas normal. Me yeux scrutent le tableau et, pourtant, je mets un instant à réaliser que la personne, moi, n'a pas son soulier gauche au pied.
Mon ventre semble prêt à accoucher d'une terrible nouvelle. Quand l'incompréhension est trop forte, elle se transforme en douleur. Il faut que je sorte d'ici au plus vite.

Je me jette sur la poignée de porte, presque hallucinée. Quand nos pires doutes se cristallisent, c'est tout le corps qui souffre, abîmé par les coups d'une main invisible.
La porte est fermée à clé. Évidemment. Je tape du plus fort que je le puis dans la garniture qui, elle, encaisse en silence.

Peut-être, un loquet passé inaperçu ? J'inspecte la porte, rien. Parcours son huisserie, rien non plus. Ça ne peut être fermé que de l'extérieur.

C'est alors que je croise le regard de la femme du portrait. Elle a changé. Les traits de son visage sont plus fins. Elle est plus jeune, aussi. Beaucoup plus jeune… Mon cerveau refuse encore de l'admettre. Pourtant, la vérité, en boule de chair, m'étouffe. Oui, c'est bien moi, sur ce tableau. Aucun doute possible, ce coup-ci.
Alors, je hurle. Comme jamais je n'aurais cru pouvoir le faire, pendant qu'un voile noir trouble ma vision.

Il aura fallu presque une heure pour que je ne sois plus capable d'articuler un son.
La voix de Denis s'impose alors, sans que je ne sache d'où elle vient.

    - Allons, Johanna, comprenez-moi. Ma vieille locataire devait être remplacée. N'auriez-vous pas fait comme moi ?


Un murmure presque qu'inaudible sort de mes lèvres :

    -  Mais, je ne m'appelle pas Johanna...

25 mars 2019

Art Noir

Défi d'écriture Babélio
Bonjour, c'est avec beaucoup d'émotion, qu'au hasard des mes déambulations numériques, j'ai eu vent de votre défi d'écriture. Vous n'imaginez pas à quel point votre proposition résonne avec mon parcours personnel. Car, depuis quelques temps, me remonte en mémoire une bien étrange affaire. Tellement étrange, d'ailleurs, que l'idée même d'en relater l'intrigue à qui que ce soit m'en avait toujours semblée tout à fait inopportune. Notre époque, pleine de complot et de suspicions, pourra-t-elle en supporter d'avantage, avec l'aventure que je m'apprête à révéler ici ? Je l'espère de tout cœur.

Les fait remontent maintenant à un peu plus de dix ans. J'étais encore en parfaite possession de mes moyens. Avec l'insouciance et la témérité qui accompagnent l'illusion de la maîtrise des évènements. Mais, je ne cherche à m'accorder aucunes excuses, soyez-en sûre.

Si jusqu'ici, j'ai obéi à la plus grande des prudences en me taisant ; j'ai malheureusement dû en payer le prix le plus fort. La solitude, seule compagne dorénavant à mes côtés, m'est peu à peu devenue d'un commerce insupportable. C'est que, l'âge et la maladie, finissant de ronger une existence devenue si morne au regard de ce qu'elle fût, s'accommodent bien mal d'une absence totale de confident. Je revois, dans mes nuits de veille, mon entourage, prenant mon mutisme pour je ne sais quel affront, finir par se diluer dans la grisaille du quotidien qui est le mien depuis ces affreux évènements. J’eus beau préférer les savoir loin de moi, mais au moins, sains et saufs ; le poids de ma culpabilité n'a cessé de s'alourdir.

Ne vous méprenez pas. Je n'écris pas ici pour gagner une gloriole quelconque et, maudis par avance, son inévitable cortège de courtisans, avides d'en vouloir récolter quelques miettes. Je sens, simplement, mes heures comptées et, si faire se peut, il me semble important de mettre en œuvre mes dernières ressources pour tenter d'apaiser, autant que possible, une conscience fort chargée.
Ceci étant dit, permettez-moi d'en reprendre le déroulement des faits par le menu.

À la source de toute cette triste affaire, on trouve, rien de bien singulier ici, une curiosité à laquelle je n'ai jamais su résister. Possédant une rente que d'aucun qualifierait d'indécente, je passais le plus clair de mon temps, de musées en rétrospectives, de pays en continents, acharnée à satisfaire un insatiable appétit de découvertes. J'usais, par la même, un nombre conséquent de partenaire, las de respirer l'air immobile des enceintes culturelles. Alors, un jour, c'est définitivement seule, que je dû me résoudre entreprendre mes pèlerinages devenus vitaux.

Je ne sais quel vide pensais-je pouvoir combler mais, ma soif de voyage, de découvertes, de culture, semblait sans fin. À chaque voyage, mon appétit grandissait au lieu de se rassasier. Mon appartement n'était plus qu'une invraisemblable salle d'archivage, attendant son conservateur zélé, seul capable d'y mettre bon ordre. Je n'y faisais, de toute façon, que passer, pour relever un reste, anachronique, de courrier papier. Et, surtout, me délester des programmes d'expositions, des revues, et la foule de souvenirs autant coûteux que dispensables.

Dans toute cette effervescence, je commis ma première erreur ; oublier que les caméras de surveillance sont devenues monnaie courante et les sauvegardes, quoiqu'en préconise les textes de loi, illimitées, autant en temps qu'en quantité. Ici, je me dois bien de l'avouer, si tous mes souvenirs sont de fait, coûteux, cela n'implique pas forcément qu'ils fussent un jour offerts aux marchés de l'art. J'ai la main leste, que ne freine aucun respect servile des us, lois et coutumes. Et, si je suis tombée des nues en apprenant que la prise de photos, que ce soit d'œuvres ou de monuments, est soumise au droit d'auteur, et donc, régulièrement prohibée, je m'en suis vite remise.

Je m'interroge parfois, sur mon irrépressible besoin de posséder. Surtout que je n'ai personne avec qui partager les fruits de mon avidité. Ces étagères pleines de livres, ces cartons de bibelots, ces tableaux empilés en désordre, hurlent en chœur avec mon âme ; que vienne enfin cet alter-égo qui saura m'en faire jouir une fois encore, par ses regards émerveillés.

⁃ Ce que je trouve tout de même incroyable, c'est que pour quelqu'un qui souhaite se confier, vous semblez plus que prompte à tout recouvrir de ce fog Londonien du XIXe siècle, opaque et flou, d'où rien de clair ne semble jamais prêt à pointer ?
⁃ Je me demandais à quel moment vous alliez commencer à tiquer.
⁃ Qu'est-ce à dire ? Vous sous-entendez une possible entourloupe ?
⁃ Vraiment, au début, j'étais prête à tout. Tout dire, me montrer nue, dans une parfaite vérité.
⁃ Et…? Au fait, je vous en prie. L'inquiétude distille son poison et mon cœur se serre.
⁃ C'est que, d'abord, je voulais vous parler de ma relation, par trop intime, avec le fameux tableau de Courbet, "L'origine du Monde".
⁃ Soit, et… Il faut vraiment vous arracher les mots. Ne craignez vous pas d'en devenir terriblement pesante.
⁃ Bien, pour être, comme vous le souhaitez, des plus prosaïque, voilà : mes deux idées sont déjà prises.
⁃ Prises ?
⁃ Oui, prises, déflorées, violentées, exhibées, comme dire mieux ?
⁃ Par quels odieux personnages ? Nommez les et mon courroux les clouera sur un pilori tel que seule la pourriture de l'opprobre ne pourra les déloger.
⁃ Ben, pour Courbet, c'est Sflagg qui m'a dépouillée.
⁃ En même temps, il était là avant vous… Comment aurait-il pu savoir ?
⁃ Certes, j'ai moi même cru au hasard mais, attendez, l'affaire ne s'arrête pas là.
⁃ Un autre devancier ?
⁃ Pour le moins. Après une enquête exhaustive de plusieurs minutes, sur les liens plus que mystérieux, entre la plume totémique de Quetzalcoatl et le brevet de la glissière américaine, que ne m'aperçois-je donc pas ?
⁃ Heu, non, si en plus vous posez des questions, rien de bon n'en sortira. S'il vous plaît !
⁃ Voilà, voilà, gardez votre sang froid, vous en aurez besoin.
⁃ Nous parlerons de ma santé une autre fois, j'insiste.
⁃ Soit. Savez-vous comment Whitcomb Jusdson eut-il l'idée de la fermeture coulissante, en ce doux mois de mai 1893 ?
⁃ Nope.
⁃ Sa plume ! C'est sa plume, avec laquelle il écrivait, qui venait de se casser. Il se pencha alors, pour l'observer au plus près, dans un parfait élan de procrastination constructive. Et, lissant doucement les barbes disjointes, il nota qu'elles reprenaient miraculeusement leur forme originale.
⁃ Oui, j'aime bien faire ça, quand l'occasion se présente.
⁃ Et bien, c'est dû aux barbules munies de minuscules crochets.
⁃ Non ?
⁃ Si !
⁃ Et ?
⁃ Et bien, relisez attentivement l'exquis Laerte
⁃ Effectivement, son Zip vous coupe pas mal l'herbe sous le pied.
⁃ D'autant plus que j'étais bien partie pour révéler un complot mondial. La plume étant connue depuis des lustres, pourquoi attendre le début du siècle pour s'en inspirer ?
⁃ Diantre, vous me semblez prête à tout pour attirer une attention que vous prétendiez, de prime abord, maudire ?
⁃ C'est pas vrai.
⁃ Un peu quand même…

Ainsi va le monde de l'art, entre soif d'absolu et soif de reconnaissance. Dans une tension perpétuelle entre création et plagiat, usurpation et influence. Et si, d'éternité, flottaient en nos âmes, les royaumes des idées partagées, fait de la somme de tous les possibles ?

22 novembre 2018

Au nez et à la barbe

Jeu d'écriture sur Babelio

Au nez et à la barbe


Le jour, je le fuis.
Et, la nuit, je n'y suis pour personne.

Autant dire que, une seule vie, ce ne sera pas vraiment suffisant. Pour accomplir ce que d'aucun appellent un destin, je me suis faufilé, à plus d'un poil, à côté, au nez et à la barbe de tout bonheur durable, de toute réussite.

Ce constat se tempère car, ici, rien ne me rase. Un bon fauteuil, une bonne connexion et, je m'épate des informations déversées par giga octets, dans ma rétine et mes tympans. C'est plus que suffisant.

J'aurais pu maudire, jalouser, les vedettes, entreprenantes et laborieuses. Mais, sans moi, pas de lauriers, pas d'auditoire, pas de zéros accumulés, dans la pudeur des banques, stockés. Qu'ils oublient, ou pas, ce qu'ils me doivent, je tiens les comptes, je garde en mes mémoires mortes, les sommes de leurs aléas.
Et, je partage. Et, je sens, que nous, les nus, sommes légions.

Lorsque l'un part, d'un dernier râle, il me raconte ; ses échecs successifs, le vide sur l'étagère des trophées évanouis, morts-nés, le fantôme de l'amour, couché à ses côtés. Ses doigts se crispent à mon bras. Je souris. J'ai encore trouvé un frère. Nous qui n'avons rien produit, les mains brûlées d'applaudir, la fesse lasse d'être assise, toujours trop surpris par la violence du rideau tombé, lorsqu'il devient limpide qu'il se fait tard, très tard, beaucoup trop tard.

Nous étions, au froid de pierre des radiateur, bien cachés. Au fond des placards, étouffés.
Mais, au nez et à la barbe de la vie, sans rire, nous sommes bien passés.

- En clair, tu ne veux pas te raser ?
- Voilà
- Et, tu pouvais pas le dire simplement ?
- Non.
- Ça me fatigue, ce besoin que t'as de toujours en faire des caisses...
- J'en fais pas des caisses
- Si, quand même. Tu nous rejoues cette comédie chaque fois à l'identique. Dés que je te demande de te raser pour sortir, tu fais sonner les violons .
- Mais, c'est quoi, enfin, ton problèmes avec mes poils ?
- Je sais pas, qu'on n'ait pas l'impression que tu te laisses complètement aller, par exemple ?
- Oh, le vieux cliché. Tu sais que c'est beaucoup d'entretien, pour en arriver là ?
- Toute cette énergie, pour qu'au final, ça ne se voit pas, super !
- Attends, y'a que toi qui ne voit pas. Toute personne, un tant soit peu portée sur les soins esthétiques, elle le remarque direct.
- Là... Tu veux dire que t'es à la mode ?
- Trop. Enfin, ça a été récupéré, comme look. C'était plutôt ironique, à la base. Une contre-mode, tu vois ?
- Ah ! Ça, je vois bien.
- C'est pareil avec les tatouages.
- Oui, je sais. Mais me refais pas l'historique de nos dérives sous cutanée, on n'a pas le temps, là.
- Hé ! Mais, c'est toi qui me veux imberbe. Déjà, rien que le nom, ça calme.
- J'aurais pu dire "glabre", si tu préfères !
- Beurk !
- Oui hein ! Hé hé !
- Bon, tu vois, nous sommes d'accord.
- T'as encore réussi à m'embrouiller, je rêve…
- Mais, c'est la nature, le poil. Tu devrais plutôt te demander d'où vient ce refus de la pilosité ? Refus de vieillir, refus de son côté animal, soumission aux masses mainstream autant que rasées ?
- Heu, tu te plains pas trop de ma coupe pubienne, si je me rappelle bien ?
- Tu connais l'histoire du gars, au resto, qui trouve un cheveu dans ses pâtes ?
- Oh, t'es lourd !
- Pardon. Bon, j'avoue que c'est une très bonne question. À laquelle je n'ai d'ailleurs pas de réponse. Ne te gène donc pas pour m'éclairer ?
- Je crois que c'est toute l'ambivalence de l'humanité. Terrorisés par la peur de mourir, nous essayons de maintenir notre intimité immaculée, comme pour repousser l'échéance, tromper la faucheuse avec une chatte de gamine. Mais, dans le même temps, la mort est aussi matérialisée par une possible attaque extérieure ; du coup, avoir l'air le plus sauvage possible pourrait faire rempart ? Nous sommes tout doux à l'intérieur et piquants à l'extérieur, tu vois ?
- Y'a des questions qu'on regrette en plein milieu de les poser.
- Ha ha ! Tu vois, moi aussi, je peux en faire des tartines.
- C'est pour ça que je t'aime !
- Hé ! Trop mimi, tu me l'avais jamais dit.
- Heu… Je…
- Oui, parfois, ça sort sans qu'on s'y attende, c'est comme les poils !
- C'est ça ! Les poils, c'est un peu mon super pouvoir. C'est des petits bouts de moi, des soldats troncs, parés pour repousser l'envahisseur et pour séduire ses concubines.
- Là, on dirait plutôt que ce sont eux, les envahisseurs. Et, qu'ils ont définitivement gagné la bataille !
- Hey ! C'est flippant. Ne parle pas d'eux comme ça. Tu vas les traumatiser.
- C'est toi, le flippant. J'aimais bien, moi, ta barbe de trois jours. Et puis, là, whaou, ils sont loin… Rendez-moi mes trois jours !
- Ah ! Ça, c'est sûr, les plus grands barbus ont tous commencés par être mal rasés, à un moment donné.
- Non, mais là, avoue que c'est plus de l'ordre du garde manger que de l’accessoire de mode !
- Avec un peu d'attention, on peut très bien manger proprement, tu sais.
- Ben, j'attends de voir. Faudra que t'essaies !
- Hé ! T'es méchante. Je suis hyper propre.
- C'est vrai que tu fais des efforts. Mais, on va aussi rarement se faire un burger, avoue.
- Ah, faut être malin et minimiser les soucis. Je suis pas fou non plus !
- J'ai une idée ; comme cette touffe est venue petit à petit. On pourrait tenter d'y aller petit à petit dans la coupe ?
- C'est vrai que si ça peut nous éviter ces discussions à n'en plus finir, je crois que je vais valider l'option.
- Yes !
- Ben, il t'en faut peu pour être heureuse. Mais, du coup, on ne saura jamais le pourquoi du comment ?
- Une chose est sûre, on a un problème pour s'accepter tel qu'on est. Faut toujours qu'on bidouille des trucs toujours plus insensés les uns que les autres !
- Vrai. Tiens, on n'a pas causé des poils sous les bras ?
- Trop. Les jours où ça m'irrite, je me demande si je suis pas un peu conne.
- Surtout que c'est pas une question d'hygiène.
- Ben, non. Je sais pas d'où ça vient ? J'ai commencé à la puberté, pour faire comme les copines. Et, depuis, j'ai jamais arrêté. C'est devenu une évidence esthétique.
- Heureusement que t'as pas fait pareil avec la clope !
- Clair. Ça, j'ai arrêté. Comme les copines.
- En fait, vous faites toutes pareil ?
- Mais, sérieux, tu te foutrais pas de ma gueule, si j'avais des poils sous les bras ?
- T'as trop la confiance, toi ! Que tu les rases ou pas, virtuellement, t'en as ! Y'a qu'à toi que tu veux faire croire l'inverse.
- Curieux, hein, on fait comme tout le monde en rêvant de ne pas être comme tout le monde ?
- On est con.
- On est con !

02 septembre 2017

Meta Incognita

Café littéraire



Nous sommes désormais des fugitifs. Les oreillers, le confort, les fleurs, les papamamans, c'est fini. Les bisous, les bonnes journée ma chérie, finalement, tant que les copines regardaient pas, c'était chouette ; mais ça aussi, c'est fini. Ma robe foutue, y'a moyen que je la garde encore longtemps sur les fesses. Fait chier, Zara, va falloir oublier.
Et, bien sûr, j'ai rien vu venir. Bon, avant, je dis pas que c'était le paradis, on avait toutes et tous nos soucis. Surtout quand… Ils... Enfin, je...
Non, je regarde les ruines autour de moi et, vraiment, les tracas de mon ancienne vie, si ce qui nous est tombé dessus, on peut appeler ça une nouvelle vie, mais quand même, et désolée si ça fait vieille conne, mais avant, c'était pas loin d'être parfait.
Je repense à Théo, à nos bézouilles tranquillottes, les après-midi de libre, quand il faisait tellement beau que tout le monde sur ruait dans les parcs. Je m'en foutais, moi, de prendre le soleil, un seul de ses rayons voyeurs, tout doux et tout chaud, qui passait entre les volets mal tirés, ça me suffisait, surtout que j'avais autre chose à prendre.
C'était peut-être tout simplement le moment. On s'était bien régalés, on avait bien fait n'importe quoi, on avait frôlé tellement de drames, que celui-là, fallait pas croire qu'on allait y passer à travers, l'air de rien. Un café, l'addition, c'est pour moi. Même si j'ai rien pour payer. La gueule de la banquière, quand je défonçais mon découvert. Et là, toutes les banques coulées, alors, quelle gueule elle peut bien avoir, maintenant, la banquière ? J'aime bien, ce don que j'ai, les deux pieds dans la merde, de toujours trouver quelqu'un de plus en vrac que moi, pour pouvoir lui en mettre plein la tronche.
Yep, mon côté bitchy continue de me sauver la mise. On a beau rien y voir la nuit, centrales en fumée, attentats bien pourris, je me réveille toujours dans un appartement inconnu, jamais dans la rue. Combien j'en ai vue, des princesses déchirées, finir à moitié à poil, coincées entre deux poubelles ? Alors, quand l'ombre des tours s'allonge, moi, je me bouge le cul pour trouver un nouvel endroit, que personne n'ait encore visité. Les mecs sont des porcs, dès qu'ils squattent quelque part, ils contaminent tout ce qu'ils touchent, objets, vivants ou pas, tout fini bon à jeter. D'un simple regard gluant, ils ont beau tout dégueulasser, je prends quand même bien soin d'en avoir toujours un sous la main, ça peut servir. Faut juste savoir partir à temps, quand ils ronflent encore, en rêvant d'un dernier arbre à scier, un ruisseau dans lequel pisser, je sais pas, je suis pas dans leur tête ?
À quoi ça peut rêver, un mec ? Un empire à bâtir ? Ben, là, ils sont servis, y'a du boulot… Faut voir le chantier qu'ils ont laissés… J'ai jamais voté mais j'avais bien ma petite idée, pour rétablir la paix. C'était pas des bombes, qu'il fallait envoyer, c'était des bombasses. Et fini les attentats suicides, on leur aurait fait des attentats sucides. Mais non, c'était toujours qui aurait la plus grosse. Et maintenant, avec le reste de l'humanité, savamment stérilisée, on est bien content de simplement être capable de voir un nouveau jour se lever. Rien n'a changé, on en profite, encore et toujours, même sachant que le nombre d'appartement à découvrir, un de ces jours, ça sera zéro.
Moi, pour cette nuit, je suis au chaud.

03 août 2017

Dites, Mister King...

Défi d'écriture de Juillet sur Babélio
Depuis que j'ai accepté l'invitation officielle, et déterminée, des services de police,
qui m'enjoignaient d'effectuer sans plus tarder une visite guidée de leurs locaux,
je dois bien dire que j'y passe le plus clair de mon temps à répéter la même
histoire. Et j'ai beau la semer dans une foule d'oreilles plus ou moins, propres,
gradées et, plutôt moins que plus, accueillantes, je reçois toujours à peu près la
même réponse :
- Vous ne seriez pas en train de vous foutre copieusement de ma gueule, par
hasard ?
Mais, je n'ose toujours pas leur avouer que, si le hasard a bien un rôle à jouer
dans l'enchaînement des multiples péripéties qui m'ont amenées devant eux, ce
n'est certainement pas à ce niveau-là, où le doute n'est pas de mise. Ah ! Qui n'a
jamais eu l'audace de prétendre percer le secret de la recette magique, qui
permettrait, sans coup férir, d'amadouer le fonctionnaire emmitouflé dans la
spirale infini de son vortex de certitudes ? Oui, je l'ai eu, moi aussi ; je ne l'ai plus.
Plus du tout…
Et, si l'on devait rester dans le domaine du foutre, la seule direction qu'une boule
dans la gorge m'empêche de suivre en hurlant, serait celle d'une paix qui semble
les avoir quittés depuis trop longtemps.
Non, parce que je veux bien être gentil, patient, accommodant au possible, je
crois qu'on peut tous s'accorder là-dessus sans chipoter : ils sont un brin obtus,
dans les brigades, n'est-ce pas ?
Heureusement, j'ai fait l'acquisition, par une pratique régulière, d'un grand sens
de la maîtrise de l'art de communiquer, de consolider le lien avec l'autre, par une
écoute silencieuse autant qu'active, une reformulation apaisante, la respiration
profonde, etc.
- merci de bien vouloir me joindre en mp pour confirmation des places disponibles
lors de mon prochain séminaire -
Bref, je veux que ce soit bien clair, pour eux, comme pour le reste de l'humanité :
je suis avec vous, stupéfié comme vous, dans un mélange d'incrédulité et de
refus de ces prétendues évidences qui n'ont de cesse de remettre en cause les
fondements même de toute construction cartésienne qui soutiennent notre vision
du monde.
Et, avec vous, je ne peux que m'exclamer :
- Non, mais j'hallucine ou quoi ?
Que dire des raisons qui nous ont poussées, Jules et moi, à refuser de prendre
nos congés en août, tout ça pour passer des journées interminables dans les
bureaux vides d'une société moribonde ? La peur d'être viré en rentrant de
vacances ? Même pas. D'ailleurs, avons-nous vraiment refusé quoi que ce soit ?
Nous, on a fait comme d'hab', on a laissé couler les jours, les uns après les
autres, et le temps venu, il nous fût simplement impossible de nier le résultat de
notre légèreté : nous n'avions rien posé et furent d'office désignés comme
"présence minimum" au cas où tomberait d'on ne sait où, un de ces improbables
contrats que se devrait de déshonorer sur-le-champ tout personne tant soit peu
raisonnable.
- Donc, je résume, vous et votre acolyte, le dénommé Jules, vous désertez de
votre poste de travail le mercredi 2 août 2017 à 18h02, pour aller au bistrot du
coin. Et, là, vous tombez sur Steve McQueen ?
- Non, Stephen King.
- Ne jouez pas sur les mots, mon petit bonhomme !
- ...
On ne devrait jamais rencontrer ses idoles ; je vous le dis tout net, à tous, génie
littéraires, musicaux, etc. Restez chez vous, tranquilles. Faites vos trucs géniaux,
dans votre coin, et, ci-fait, livrez-nous le résultat de ces activités mystérieuses,
aux dates contractuelles dûment validées par vos soins ; nous serons quittes.
Non, parce que là, voir M. King au comptoir, comme n'importe quel quidam,
occupé à faire des ronds humides avec le cul de son demi, j'avoue, là, on a pété
un câble. Je crois qu'on aurait mieux supporté ça si on l'avait croisé au rayon
quincaillerie de l'Hyper, en pleine zone industrielle de banlieue. Je dis ça dans
l'absolu, car j'y vais jamais, en banlieue. Et puis, faut aussi considérer le contenu
hypothétique de son caddy. Non, un génie, ça pousse pas un caddy, au secours !
Ça perd pas non plus son temps au bistrot, comme un con de contribuable…
- C'était son idée, à Jules.
- Mais putain, vous avez fait quoi du corps ?
Les flics, ça imagine toujours le pire. Donc, forcément, le pire se produisant
parfois, il leur arrive d'avoir raison. Mais de là à choper le melon, à se la péter, à
croire qu'ils ont tout compris, faudrait pas pousser… Vous ne rêveriez pas, vous,
de posséder un talent quelconque ? Et comment ils font, les scientifiques, pour
discerner les différences entre les espèces, parce que, entre un génie et moi, on
va pas se le cacher, on n'est pas sur la même branche de l'évolution. Ben, c'est
ça, ils dissèquent. Mais, je vous rassure, on n'est pas des monstres, au début, on
a essayé de causer. Mais, vous l'aurez deviné, le gars, sans son traducteur, c'était
du chinois.
- You want me to… What ?
Stephen, Stephen, Stephen, pour un génie de l'horreur, je dois bien avouer que tu
ne saisi pas bien l'ampleur de la problématique qui nous habite. On n'en peut
plus, nous, de nos vies de merde. On veut être comme toi, libéré du quotidien,
des petits chefs, des N+1, des flics, de la routine, de la mort, du manque. On veut
percer le mystère de ta réussite, tu comprends ?
- Oh shit ! Get a life !
Ce que nous fîmes, mon adjudant, ce que nous fîmes...