02 février 2017

La forêt


La forêt s'arrête presque au pied du château. Sur les murs de pierre, sur la tour carré, l'ombre des cimes s'y pose alors que la fin du jour approche. Ce n'est rien. La nuit qui vient ne dure, la nuit ne perce, ici, rien ne s’éteint. De l'autre côté, quelques dizaines de mètres plus loin, quelques dizaines d'éternité. La nature. L'obscurité que rien ne raisonne, s'est affaissée contre la porte. Le poids d'une simple présence, une poussée qui traverse les chairs sans les affecter et écrase pourtant de l'intérieur.
Il a fallu s'établir plus solidement. Il a fallu peupler, éclairer. Mettre de l'espace. Remplir l'espace. Ne pas voir plus loin que l'horizon. Mais savoir.
La langue que comprendrait cette nuit sans lune, elle doit sûrement se crier. Et la gorge n'est qu'une écorce. Et cette mousse plein les poumons. La peur remplit les veines de sève quand on n'a plus assez de terre sous les ongles. Même l'arbre le plus sensé, la nuit, se tait.
Maintenant, qu'il soit minuit, ou vingt et une heures, ou quatre, qu'importe. Il n'y a plus de chemin, plus d'étoiles à suivre. Que des troncs butés, des bruits insensés. Le temps de renoncer.
La forêt était immense. Sa frontière masquait, sa frontière occupait les esprits.
Mais ce n'était rien comparé aux racines qu'elle irradiait pour nous broyer le cœur.

12 janvier 2017

Polystyrène frotté des bottes dans la neige













Polystyrène frotté des bottes dans la neige

Je ne sais pas où aller

La vue des pertes, au loin, m'avale

Silence de champs infinis

Peu de fumées aux nuages mélangés

Pas de tendances aux dégelées

L'hiver sans limites figées

Ordonne aux glaces immobiles

D'écraser toutes danses

De fourrer sous mes pieds floués,

L'absence

30 décembre 2016

Pierrot, tu penses trop !


Tu penses trop, mon Pierrot.
De jour comme de nuit, tu penses trop.
Le jour, tu oublies l'essentiel :
  • Les belles assiettes,
    À mettre sous les viandes, les légumes, les desserts
  • La taille du plaisir, et celui qu'on partage entre amis 
  • Les parures des nos lits et celles pour en sortir 
  • Celle-là, seule raison, pour un jour s'en sortir
  • Les heures échangées, contre un peu de monnaie
  • Tout ces gens à convaincre,
    Qu'ils seraient bien inspirés de te l'accorder, ce petit plus d'attention délicate.
  • Et les guerres, les famines.
  • Et les proches, les lointains
En gros, tu oublies,
Combien ta vie serait parfaite
S'il ne te manquait, ce fabuleux empire,
Que chacun t'encourage à bâtir
Aux frontières invisibles
De nos terres occupées

Mais comment sauraient-ils, que, pour toi, rien n'est tout à fait invisible ?

L'invisible, il attend, caché, derrière les choses, nommées, répertoriées.
Il attend :
  • Soit qu'on le nomme lui aussi,
    Si l'on se sent un peu perdu, 
  • Soit qu'on ne le nomme pas,
    Quand nous suffit de savoir qu'il est là.

En attendant de le trouver
Le nom parfait et unique
De toutes les choses à découvrir
Celui qui apaise, celui qui rassemble
Celui qui nous tire
De ces maudits songes anxieux ;
Tu choisis le voyage
Au Royaume Infini
Des Choses Inconnues.

Et, bientôt, vient la nuit
Mais c'est une autre histoire...


20 octobre 2016

Ceci n'est qu'une île


Chaque matin, au réveil redondant,
Sur une plage, aveuglé, je m'échoue

Chaque jour, le voyage tourne court
Et je rampe, au lever, embrumé, sur le sable

Quelques restes salés de la nuit sur le corps
Quelques rêves de varech aux sirènes mélangés

Tant de fantômes insensés piégés entre deux eaux
Tant d’innommables peuplent ces fonds abyssaux

Devant moi, si j’arrive à m'y traîner, par delà ce désert
La promesse d’un refuge, d’une jungle vivace

Que sous les futées s’apaise enfin ce soleil implacable
Qui ne sait que brûler, se plait à m'écraser

Et tous les jours je revis cette fable
Le même échouage, le même refuge
L’eau, le sel, le feu et l’ombre
Dans cet ordre, imperturbable

Car mes journées sont des îles 
Au milieu de nulle part, encerclées
De tous côtés, des ténèbres font la ronde
Gardes-côtes aimables
Elles attirent, Elles repoussent
En tous sens, nous occupent

Alors, on se dit qu’il nous reste le ciel
Alors, on construit, pour l’espace, un vaisseau

Mais que l'infini est amer 
Et ce vide à l'entour...

Comme si la vie au grand jour, 
Comme si la veille sur la Terre,
Tout ceci n'était qu'une île
n’erreraient hagards 
Que de las naufragés


05 septembre 2016

Gravité 1

photo de The Expanse

Cette fois-ci, franchement, nous n'aurions rien pu faire. C'est arrivé petit à petit, insidieusement, sans aucun signes avant-coureurs.
Certain corps de métiers, malgré tout, voulurent lancer l'alerte. Mais la chose, tellement peu probable, ne fut pas entendue. Un pèse-personne qui se dérègle, c'est monnaie courante, quand l'affichage diffère par trop de l'expérience sensible. Alors, pour une fois que l'erreur était en faveur de l'utilisateur, qui s'en plaindrait ? Des scores de lancer de javelot qui grimpent, ça fait se lever les foules. Les stades pleins à craquer nous faisaient oublier, pour un temps, la chape anxiogène que la politique imprimait sur le moindre de nos médias.
Au début, c'était très sympa. Planait dans l'air une légèreté qui rappelait l'enfance. Tous nos déplacements adoucis, les accidents moins graves, les caresses enfin tendres. Une lune de miel d'avec nos corps, bien qu'ils n'eussent pas changés.
N'avaient-ils pas changés ? Certain le croyaient, puisqu'une sensation se doit d'être preuve, surtout lorsqu'il s'agit de l'intime. Sinon, à qui se fier ?
Je sortais du bureau, le jour où nous avons dû regarder les choses en face ; quelque chose d'anormal était en train de se produire. J'avais fouillé dans ma poche pour en sortir un vieux paquet de gommes à mâcher. Il n'en restait que deux ou trois mais j'en étais soulagé. Car il aurait aussi bien pu être vide ; ma main droite ne sachant pas toujours ce que me donnait ma main gauche. Alors, avant même de le prendre en bouche, j'en sentais la fraicheur me fouetter le palais, irradiant en ondes de plaisir jusque derrière mes oreilles.
La réalité, fidèle à son habitude, fut un peu en deçà de mes espérances, mais resta agréable, tout de même. Et puis, c'est en mâchant qu'on fait naitre le plaisir. Je me préparais donc un bon trajet de machouillage jusqu'à chez nous. Il ne me restait qu'une épreuve ; viser correctement la poubelle de rue, pour y jeter la minuscule feuille d’emballage de ma friandise. Ce qui ne se fait pas sans une astucieuse préparation, comme celle de confectionner une petite boule, pour gagner en pénétration de l'air. Minimiser au maximum le coefficient de traînée Cx = 2 F /(S . M .V²) est un art à part entière dans lequel je me flatte d’exceller.
La propulsion aussi, a son rôle à jouer. Mais il est loin, ici, de ne s'agir que de puissance. Ce qui serait, pour vrai, tout à fait vulgaire. Le geste se doit d'être sûr, efficace ; rien de plus ridicule que de n'engendrer qu'une poussive poussée. Mais il doit en même posséder certaine caractéristiques esthétiques, telles que la discrétion, la grâce, voire l'incongruité. 
Personnellement, j'encourage la technique dite de la "bille de l'air" ; la boulette est maintenue, sans trop de pression pour ne pas l'écraser, ce qui aurait comme conséquence fâcheuse de massacrer ainsi son faible Cx (voir définition plus haut), entre le pouce et le majeur, les autres doigts restant élégamment tendus en direction de la cible, symbolisant ici ce que nous appellerons dorénavant, la visée.
Aucun athlète ne peut, à priori, garantir la perfection de son geste mais j’eus la faiblesse de penser, qu'en cette heure, ma performance la frôlait joliment.
La boulette me fit somptueusement mentir ; elle n’atteignit jamais son objectif. 
Sa trajectoire molle snoba la poubelle pour continuer calmement sa course, par delà la route, quittant, au final, et après qui peut savoir combien de temps, mon champs, troublé, de vision, sans jamais avoir touché le sol.
J'en restais cois, pas fier pour un sous, en contemplant la main vide d'où elle s'était élancée.
Trop conscient qu'elle seule n'aurait pu créer ce prodige.  

(à suivre...)

01 août 2016

L’atome, ça tombe à pic.


Sandy Skoglund - clic 
Mil et une (atelier d'écriture)
LE MOT A PLACER EST : ETCETERA
Nous avons clairement pris des risques.
L'idée était de trouver une source d'énergie inépuisable.
Comme dans le mythe de je-sais-plus-qui, ne plus dépendre des aléas de la nature. Le contrôle absolu, quoi. Au début, ça faisait sens. Le pétrole polluait plus qu'on ne pouvait le supporter et il était sous la coupe de puissances potentiellement belliqueuses ; surtout compte tenu de leurs désirs de revanche (vu ce qu'on leur avait mis par le passé...)

Bref, l’atome tombait à pic.

On courait tous comme des abrutis, sans vraiment se préoccuper des conséquences de nos choix. Personne n'aurait osé l’affirmer publiquement, mais nous avions clairement fait acte de Foi envers la Science. La décontamination du stockage...?
- J'affirme avec confiance, je crois fermement, j'ai une Foi totale dans le fait que, un jour, la science trouvera une solution claire, sûre et définitive. Nous l’appelons l'Avènement, pour vous dire.
Et pour l'instant, prions. Que rien ne nous pète à la gueule.

Bon, ça a pété.
Et plusieurs fois.
Et une, et deux, et trois,
Et cetera.

Certes, il ne serait pas juste de dire que nous n'avons pas assez prié. Honnêtement, nous n'avons pas prié, du tout. Parce que, si la Science était devenue notre religion, il n'était pas question d'en garder tous les aspects chelous. Enfin, les aspects non scientifiques. C'était plus une fascination, à bien y réfléchir.
Et puis, nous n'avions clairement pas le temps pour ces conneries.
La solution la plus efficiente, nous l'avions vite trouvée, le couple parfait : Production/Distraction.
Alors, que ça pète ou que ça ne pète pas, c'était vraiment ni de notre ressort, ni dans nos préoccupations.

Bon, ça a pété.
Et plusieurs fois.
Et une, et deux, et trois,
Et cetera.

C'est fou, ça, je n'arrive plus à me rappeler du nombre d'accident nucléaires. L'ai-je jamais su ?
On pense que la fin est arrivée, et puis non.
On voit l'humanité perdue, et puis non. Ça repart, sans que l'on se pose trop de questions, surtout celle-là :
- Qu'est-ce qui repart ?
Pas le temps, je vous dis. Il fallait reconstruire, penser les blessures, enterrer les morts, enterrer les choses, beaucoup de chouette boulot. Et alors, pour occuper, ça occupait. J'avoue qu'on méprisait pas mal les oiseaux de malheur, ces tristes charognards qui susurraient à nos oreilles :

Bon, ça a pété.
Et plusieurs fois.
Et une, et deux, et trois,
Et cetera.

Pour chanter, ça, y'avait du monde. Mais pour faire avancer l'humanité, c'était à nous de nous coltiner tout le travail. Eux, ils étaient gris, tristes, ne pensant qu'à leur vénération pour la nature, la décroissance (sic!) et pour leurs chats. D'après ce qu'on en disait dans les médias, ils adoraient les chats, ils en avaient plein. On prétendait même que c'était les seuls être à posséder une couleur, dans leurs esprits décrépis. Vert, évidement.
Bon, je suppute en me basant sur ces "visons d'artistes" qui parcourent le net. Car en fait, ils ont disparus. Après le jenesaispluscombientième accident, il n'y eu plus d'opposant au nucléaire.
Curieux, plus personne ne chantait :

Bon, ça a pété.
Et plusieurs fois.
Et une, et deux, et trois,
Et cetera.

Et plus personne de prétendre que nous avons fait le mauvais choix.
Il n'y eu plus que :
Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/Production/Distraction/
etc.
Je faisais facilement taire la petite voix qui monte parfois, entre deux explosions. Et maintenant, je ne l'entends même plus. Si c'est pas une preuve de son inexistance.
Elle me disait, voyons, si je me souvient bien :
- Tu sais, c'est tout simple, si aucun de ces "incidents" ne peut mettre un frein définitif à l’aventure humaine, c'est tout bonnement parce qu'en fait, la Vie, ça fait bien longtemps qu'elle nous a quitté.

N'importe quoi...
Alors, pour rigoler, avec les potes, on aime bien picoler en hurlant :

«Bon, ça a pétéééééééé !

Et plusieurs fois.

Et une, et deux, et trois,

Et ceteraaaaaaaaaa !»

26 juillet 2016

Balcon, fin juillet de cette année


Rappelle-toi, le cœur, lourd, calcaire friable
Irradiant
Car depuis, il s'est tu

Rappelle-toi ses ramifications acides
Intarissables
En cette heure asséchées

Et le vent doux dans les platanes
Parfait
N'y est pour rien

Le ciel d'été, l'asile de verdure
Encerclé par la ville
Le calme, enfin,
Tout ça n'est rien

Je laisse mon regard embrasser ce qu'il veut.

D'un seul coup,
Le bleu des confins,
Le balancement vert de ces feuilles folles,
Les troncs d'arbres stoïques,
La pierre blanche entre les ramures,
Tout fait corps.

Et pourtant,
Quelque chose sourd derrière ce décors.

Nos âmes moribondes de cette fin de juillet,
Douce, ensoleillée  ;
Sont en paix,
Sans raison valable.

Elles le savaient, elles,
Bien avant le lever,
Qu'il leur faudrait s'accorder
Avec la douceur de cette fin de matinée.