05 janvier 2020

Autrement Pareil

  
Défi Plume d'Argent
J'ai tellement hurlé, chanté, embrassé tout ce qui ressemblait, de près ou de loin, à quelque chose de vivant, que mon ivresse, en ces dernières heures de 2019, n'aurait pas été plus puissante si j'avais bu. De l'alcool, je veux dire... J'étais hors de moi, dans un état d'euphorie extrême. Un mélange d'osmose émotionnelle totale avec le commité amical qui m'entourait. Car, eux, n'avaient pris aucune mesure drastiques, quant à l'abstinence ou la modération.

D'étonnement jubilatoire, aussi. Car, cette maudite apocalypse socio-écologique, prédite chaque jour de cette atroce année, n'avait pas mis de point final à notre insolente aventure humaine.

Nous étions tous là, bien vivants, entassés dans les canapés qui eux, ne passeraient pas un réveillon de plus, désossés qu'ils étaient, sous nos corps enchevêtrés. Il faisait chaud, il faisait quelque chose de nouveau. Il fallait donc, nous aussi, nous inscrire dans ce moment de transition. Comment vivre quelque chose à fond, sans y mettre tout son être, tout son cœur ?

Alors, il était temps de compiler un an d'erreurs, de faiblesses, de lâchetés, de temps perdu ou mal employé. Et, d'en tirer les conclusions adéquates, seules capables de faire naitre les vraies, les bonnes résolutions ; celles que l'on ne pourra que tenir, tant elle se révèlent vitale.

– Non, mais, sérieusement, les politiques, quelle belle bande de trous du cul !

– Poilus !

– Oh ! Didier, merde, t'es con. J'ai dit "sérieux". On peut pas rigoler de l'état dans lequel ces fumiers ont plongé le pays, quand même...

– J'avoue, désolé. C'est mon amour de la rime qui me joue des tours, parfois. Alors, on fait quoi, nous, le petit peuple des électeurs.

– Ben, vous, vous faites ce que vous voulez. Mais, moi, de mon côté, j'arrête de m'en foutre royalement, de la politique. C'est décidé, en 2020, je saurais tout, des partis, de leurs programmes, du passé des chefs de file et de leurs compagnes ou compagnons. Et, si vraiment, j'en trouve aucun qui va dans le bon sens, alors, juré, je me jetterais à l'eau.

– Toi ! Tu vas faire de la politique ? Je rêve... C'est bien le genre de résolution qui ne va même pas tenir jusqu'à l'aube ! T'es sûr que t'as rien bu ?

– Ah ah ah !

Au moins, j'aurais produit mon petit effet ; tout le monde se marre de ma décision. Chacun trouve une anecdote, mettant en avant mon incapacité à tenir de telles responsabilités. Foutez-vous de moi autant que vous voulez, c'est parfait, tant que vous n'arrêtez pas de parler de moi ! Si tel est le prix, pour être au centre de tous les regards, j'encaisserais l'ardoise, les coups et les rires sans problèmes. Certain, au final, d'en sortir gagnant.

– Je dis pas que je ferai forcément mieux. Je dis juste que je ne pourrais pas faire pire... Déjà, ce fonctionnement pyramidale de la société, allez hop, ça dégage ! C'est pas un président qu'on a, c'est un monarque.

– Ça, c'est bien vrai !

– Yes ! T'auras ma voix itou, mon chouchou !

– Désolé Didier, mais tu étais prévenu, dorénavant, j'interdirai les rimes trop riches. Faut pas venir me chercher, quand je légalise !

– Bha ! Tant pis, faut savoir faire des sacrifices, pour le bien commun. Et, donc, pas de palais pour toi ? Où donc seront les appartements présidentiels ?

– En Californie !

– Hé ! Qui l'a saoulé à l'insu de son plein grè ?

– Non, mais, je veux dire que le cloisonnement du monde en petits territoires autonomes et belliqueux à fait son temps. Vous ne pensez pas qu'un gouvernement mondial serait beaucoup plus cohérent avec nos technologies de communication actuelles ?

– Yeah !!! Éric président ! ÉRIC PRÉSIDENT !!!!

– Je vous demande de vous taire !

– Ha ! Ha ! HA !

Je faisais littéralement un tabac. Le public était chaud bouillant. Ça sentait bon le bourbon et l'hystérie collective. Sans trop me mettre de pression, je restais concentré ; il fallait rester bon tout du long.

– Et, tu feras quoi pour l'égalité des genres ?

– C'est une excellente question. Et, je te remercie de me l'avoir posée.

– Arrête de gagner du temps, sale politicard ! Répond à la question !

– Ok ! Je vais être très clair : il faut faire un bilan de toutes les oppressions commises. Et, en tirer des sanctions proportionnelles. Sans quoi, ni la confiance, ni la paix, ni le partage des tâches ne saurait se faire de façon réellement pérenne.

– J'en connais, ça va leur piquer un peu, de se taper la moitié de mon quotidien !

Marie en profita pour pointer du doigt mes lacunes galactiques en problématiques géo-politiques contemporaines. C'était très juste. J'avais bien suivi, un temps, les guignols de l'info. Mais, le bagage, pour sympathique qu'il fut, était complètement dépassé. Non, en 2020, je reprends des cours en auditeur libre à l'université de Talence. Il me faut une solide formation. Point !

– Et, ton look de merde, on en parle ?

– Mais, enfin, qu'est-ce qu'elle a, ma chemise à carreaux ?

– Heu... Des carreaux !

– Et... Ça gène en quoi une élection ?

– Écoute, ça gène tellement de choses qu'à ce niveau, l'élection n'est qu'un paramètre parmi tant d'autres. Comme, par exemple, un célibat intense et compulsif. C'est vraiment un choix de ta part, de vivre seul depuis des années ?

Touché ! Pierre et sa logique analytique sans pareil, c'était un phare dans la tempête de ce nouvel an. Il fallait que je me bouge, en 2020. C'est quand même pas compliqué, d'avoir un peu de goût vestimentaire. Je promis, la main sur le cœur, devant toute l'assemblée hilare, que j'allais complètement remettre à niveau ma garde robe. C'est à dire, balancer mes deux jeans pourris et mes chemises de récup désolantes, pour commencer. Si ça pouvait mettre des atouts de mon côté pour trouver une moitiée accueillante, j'irais même jusqu'à me teindre en blond !

– Ouais !!! Une teinture ! Pour dire adieu à cette irruption de cheveux... Heu...

– Très très clairs ?

– Ben non ! Blancs ! Très blancs, même, sur les côtés comme au milieu !

– Mais, ça ne me donnerait un petit air sérieux ?

– Ça fait sérieusement un air vieux, oui. Tu veux les votes du troisième âge en priorité ou quoi ?

– Si je vous écoute, il faudrait me faire photoshoper vivant ?

– Ouiiiiii !

Ça commençait à sentir le président virtuel, tout ça... Nouvelle année, nouvelle vie. Moi, je voulais du réel, du vrai. En finir avec ces années collées à l'écran. Promis, demain, je commence ma déconnexion. Rencontrer des gens, en vrai, communiquer avec des inconnus et, pour autre chose que de simples transactions matérielles.

Il me fallait alors prendre une décision forte, concernant ce manque de sociabilité. Mais laquelle ? Cette question tournait en boucle et commençait à me priver de l'attention nécessaire à la discussion, qui continuait sa route sans moi. Était-ce la fatigue ? Je sentais le canapé m'absorber, près à digérer tous mes soucis, d'un sommeil réparateur. Le compte à rebour, au loin, filait en grain de sable entre deux rêves...







– Monsieur, monsieur...? Hé ! Monsieur, réveillez-vous.

– What the...?

– Président, il est temps de quitter l'amphi.

– De quitter quoi ? Président qui ?

L'évidence d'être au beau milieu d'un rêve absurde se dilua  d'un coup, dans l'épais filet de bave qui me reliait à la tablette sur laquelle ma joue s'était incrustée. J'étais bel et bien dans un amphi. Ça n'avait aucun sens. Mais, que croire, si l'on ne peux plus se fier à ses propres sens ? Et, ces mains, fermes, pour les sentir, je les sentais... Deux types, en costumes inquiétants, c'est à dire, en costume, tentaient de me soulever, chacun par une épaule.

– Ça va, ça va. Je peux encore me lever tout seul.

– Comme vous voudrez, patron.

L'effort que je dû produire pour simplement décoller mes fesses du siège me sembla disproportionné. Et, le coup d'œil sur ce corps, qui ne répondait que très mollement à mes désirs de verticalité, me fila un autre coup, de sang, de stupeur ! J'avais pris... J'avais pris des kilos, beaucoup, énormément de kilos. Et, impossible de sortir de ce cauchemard qui était à deux doigts d'avoir raison de ma... de mon entendement ! Bon, au moins, j'avais du vocabulaire et, j'étais bien habillé !

– Dites, les gars, si je vous demande quelle est ma teinte capillaire, vous allez dire... blonde ?

– Bien blonde, c'est sûr !

– Hi hi !

– Il se fout de ma gueule, Brutus ?

– Pardon, chef. Mais, ce coup-ci, vous avez mis un peu trop d'eau oxygénée. Ça fait un blond bizarre. Pardon.

Ho ! Que je n'aimais pas la tournure que prenait ce rêve lucide. Pas du tout, du tout...

– Bon, si je vous demande de quel pays serais-je donc bien le président, vous répondrez quoi ? Le Monde ?

– Et, vous l'avez mérité. Vous vous êtes tellement bien battu pour ça !

– Ha ! Oui, c'est sûr. Encore bravo, Patron !

– Mais, taisez-vous !

J'avais surtout l'impression de ne m'être que trop bien battu contre mon assiette. Et, je me rendais compte que ces deux abrutis allaient mettre des plombes à m'expliquer la situation. Il fallait que je trouve quelqu'un de compétent pour m'éviter de finir complètement fou à lier. Je n'osais évidement pas leur demander la date du jour. Tout ressemblait à la réalisation grotesque de l'ensemble de mes résolutions prise hier, si tant est que ce hier soit mon hier, d'hier ? C'était soit ça, soit un rêve. Il me fallait vite choisir, prendre position, redevenir acteur de cette situation qui me clouait sur mon siège de spectateur. Mais, vraiment, moi, président ? Oui, c'est vrai, je l'avais souhaité hier. Et, à jeun, en plus... Didier avait mis une pilule dans mon IceTea. Il n'y avait pas d'autres explications. Et, pourquoi je me retrouvais entouré de deux crétins gigantesques en costard ? Trop de questions. Trop de poids. J'avais envie de pleurer.

– Bon, les amis, où est mon ordi, ma tablette, mon téléphone ? Filez-moi un truc connecté, vite ! J'ai deux ou trois question à poser à mon moteur de recherche favori...

– Mais, c'est que... Vous n'avez... Vous n'auriez pas perdu la mémoire ou quoi ?

– Ok... J'ai aboli les objets connectés, c'est ça ?

– Ah ! La mémoire vous revient. Vous nous avez foutu une belle trouille, Président !

– Vive le Président !

– Dites, Tom & Jerry, on avait pas parlé que vous la fermiez ?

– Mais...?

– Tssss.. Chut !

En sortant de l'amphi, j'essayais de me remémorer quelles autres résolutions de merde j'avais pu prendre ? Être prêt me semblait primordial, si je ne pouvais pourtant rien comprendre ? Mais, la porte franchie, une file se forma aussitôt devant moi. Chacun voulant prendre de mes nouvelles, me féliciter, partager un moment. La pression de cette foule m'était insupportable.  Je leur criais de reculer. Leurs yeux, éteints, comme ceux d'acteurs récitant un texte laborieux, me glaçaient le sang.

L'évidence me frappa violemment ; j'étais devenu un tyran, ni plus ni moins... Entouré de tous, cette solitude, si familière, n'en était pas moins pesante.

Et, cette vérité en appelait d’autres. Je me réveillais enfin complètement, découvrais celui que j’étais, ici. Je sentais maintenant pleinement la formidable intelligence qui bouillait en moi. J’avais acquis toutes les connaissances de l’univers. Il m’était alors très facile de valider la bonne hypothèse, parmi toutes celles qu’il m’était possible d’envisager ; 2019 fut bien la fin de mon monde, l'apocalypse avait eu lieu. Et, mes promesses, toutes ces résolutions, mon enthousiasme d'alors les avait propulsées au rang de vérités, qui m'avaient sauvé la vie. Ouvrant un portail vers cette dimension où elles avaient toutes pris vie.

Chaque promesse crée son univers

Mais, moi, au fond, j'étais toujours le même.

Seul.

01 novembre 2019

Le Fleuve


Sous une fine bruine de mai
La soirée, en son sein, noyait,
Dans des flaques d'éternité,
Toutes ensembles, Étoiles et regrets
Moi, j'attendais comme un con
Qu'elle te revienne en tête la date
Et qu'on la fête l’heure inutile
Où la pluie me guida vers les terres d’en bas

Coule
Coule fleuve, coule
Coule là-bas
Roule fleuve roule
Riens ne t‘arrêtera
Coule fleuve coule
Vers où l’on ne revient pas

Quand vint temps de se quitter
L’orage finissait de gronder
Nous n’avions fait que nous croiser
Sous les masques grossiers
Que la rue dessinait
Du coup je ne t’ai jamais dit
Ton visage, de jour comme de nuit
Dans les rames de la ligne A
Du tramway bordelais
On dit qu’il me poursuit

Je titubais au bord du quai
Le vent me disait de sauter
Lui ne s’invite qu’en soirée
Vieux collier incrusté
D’émeraudes rouillées
L’Oscar, à l'unanimité
Je ne l’ai jamais remporté
J’étais muet, tu t’es penchée
À l’oreille tu m’as glissé :
Si au moins tu y croyais

26 octobre 2019

Nos uniques matins

Défit Babélio octobre


Mon premier geste quand je reviens
De ces nuit dont on ne sait rien
Chercher aveugle du bout des doigts
Ce qu'ici tu éparpillas

Là où nous jouions endormis
Je dessine une demi croix
Et mon bras plonge vers l'oubli
Brûle à la chaleur de la Foi
Que ta nuque aurait imprimé
Trop pressée contre l'oreiller

Au matin mon corps mélangé
S'agace d'avoir à prier
Ces nuits mendient à nous charmer
Mais, l'écume t'a emporté

J'étais pourtant collé à toi
Quand sonna l'heure du couvre feu
Depuis je flotte entre les draps
Ailes voilées entre les cieux

J'aimais tant
Nos particules sauvages
À jamais intriquées

Je m'étends
Aux ventricules abandonnées

Je m'entends
Depuis nos silences inspirés

Mais, que tu sois là
À me lire ou pas
Mes vers ivres les distillent
Ces souvenirs piétinés
En liqueur d'éternité

Moi, je ne passe pas
La balle reste entre mes bras
La belle paille est enflammée
Pour peu de calcaire effrité

Au lit ses rebonds égarés
Gardaient le regard au plus bas
Reste seule entre mes deux mains
L'empreinte adorée de l'écrin
Que furent nos uniques matins   

19 octobre 2019

Terminal Rêve Machine

Défit Babélio octobre



Terminal Rêve Machine
Rêve Machine Terminal
Drapé d'une armure vespérale
Hurle une alarme qui me mine

Qui ?
D'un coup en kamikaze
Aux canine laconique
Avale sous les décibels
Et l'homme et l'animal ?
Qui ?

Nul aléa pour cet appel
Nu, il m'a arraché les ailes
Son office est de tout compter
Sans y penser, du temps passé

Son cri d'automate augmenté
Son scalpel fait de sons rouillés
Claque les portes, ouvre mes yeux
Golem de boue, torrents pluvieux

Dissous le si tu l'oses,
Maudit valet, mon monde
Comptable raide et acharné,
Dégueule les tes vérités...

Moi, là-bas, saoul d'avoir volé
Plané aphone dans le silence
Mâchant léger au cœur de l'ombre
Le goût de notre dernière ronde
Pour la haïr dans la seconde
Où ta bouche vomira le marbre

Tu attends, en tireur allongé
Et voudrait violemment m'accoucher
C'est le tribut oublié par Homère
Sur cette plage aux anges amers
Devant l'outrage, je maudis tes rouages
Dégueulant, fier, mes larmes anthropophages

Mais, la chimère par l'épée transpercée
Pleure tout son sang quand je renais
Me voilà donc, sanglé d'éternels
Regrets dont je tairai, terrassé, l'origine

Je prétendrai les maîtriser
D'une gifle appuyée, tes cordes voraces
Quitte en kilt et, couronné de rage
À courir énervé d'hallali
Pour qu'enfin elle se meurt, épuisée
La vaine chasse à courre des machines

Mais, quel que furent les bruits de mon réveil
Quel que furent ces rêves à mon oreille
Je ne fais au lever que glisser
Les jours durant, las et inquiet
Vers tant abîmes insoupçonnés

18 octobre 2019

Matin

Défi babélio d'octobre
Matin

J'aurais voulu chanter
Comme on parle aux oreilles
D'un être aimé alité
Doucement en train de glisser

Lui dire que chaque matin
Je n'ai eu comme seul soucis
Que d'apprécier le grand silence
Du sel vivant, seul infini
Qui me laisse souvent
Souple et ravi
Infiniment
Seul

C'est l'heure de chair renouvelée

L'absence de tout
Ce qui fait une vie
Dès le réveil s'impose
Et suffit à remplir
Au delà du plein
Au delà du vide
Le corps inquiet qui me contient

Moins de cent degrés
De violence matinale
Bouscule cet instant
Détruit l'horizontal
Et la drôle de mort
Déborde mon bol

Oublier sa main qui tombe du lit
Pour une fois sur pied, ne plus la lâcher
Ceux qui marchent savent
Le goût du vent à travers les dunes
Les couleurs étranges de ta voix de brumes
Perdue de vue par les grands fonds
Des océans où je te cherche

Moi qui rêvais toutes mes nuits
Que plus rien ne me touche
Que ces sourires de mécanique
Se grippes et rouillent sur vos bouches

L'effort, dit-on, aurait dû suffire
Belle fièvre vaine !
Ce que j'attendais ce matin
Pour habiller le jour qui vient ?
Je l'ai obtenu
Rien

30 septembre 2019

Conte d'Automne


Il était une fois, une des plus belle jeunes filles qu'on ait jamais connues.

Elle vivait il y a de cela fort longtemps, dans la plus immense des capitales, du plus grands des pays d'alors, plus grand même qu'un continent. Et, parce qu'un bonheur ne vient jamais seul, elle était l'unique héritière d'un homme immensément riche.

Son père régnait sur un empire tellement puissant, qu'il contrôlait la vie et les rêves d'environ quatre vingt dix pour cent de la population. Souvent absent du palais, qu'il avait bâti pour sa petite princesse, il était pourtant persuadé de savoir comment combler le moindre de ses désirs. Pour son bien, il la maintenait, temporairement, au sein des quatre vingt dix pour cent. Son plan de croissance était, à ses yeux, parfait : elle entrerait, à sa majorité, par leurs chromosomes partagés, automatiquement dans les dix pour cent.

La jeune et jolie Cindissadaye, pourtant, s'interrogeait :
Dites-moi, Père, est-ce vrai que je serai vraiment en mesure de jouir d'une liberté absolue, lors de mes dix huit ans révolus ?
Cette question, qui revenait régulièrement, lors de ses visites éclaires entre deux réunions transcontinentales, avait le don de le mettre hors de lui. Et, malgré l'amour infini qu'il vouait à la chair de sa chair, il haussait le ton à en faire vibrer ses poupées de porcelaine :
Vous ferez, un jour sûrement, tout ce qu'il vous plaira, lorsqu'il sera temps pour moi de céder ma place. Mais pas avant !
Mais Père, nos technosciences vous ont offert toute la puissance d'un immortel ! Je ne veux pas attendre encore un siècle avant d'en profiter ?

Alors, dans un scénario, savamment répété, elle quittait le canapé du salon, moitié pleurant, moitié hurlant, claquant toutes les portes sur le chemin de ses appartements. Le Père, habitué, comptait les portes au bruit qui s'éloignait : au quatre vingt dix huitième coup de tonnerre, il savait qu'il aurait enfin la paix. Le palais était vraiment trop grand, se disait-il, en souriant, finalement très satisfait de sa fabuleuse réussite.

Enfermée dans sa chambre, notre princesse était loin d'être toute seule. Malgré tous les outils que son père aurait pu utiliser pour l'en empêcher, elle naviguait virtuellement de part le monde, sans aucunes autres limites que ses désirs. Et, parmi eux, en était un des plus impérieux ; être aimée, reconnue pour le moins, de la terre entière.

Elle avait, pour ce faire, soumis l'ensemble de ses données aux Sept Immortels, gardiens des fermes minérales, inclus en rangées multicolores, tout autour de son miroir princier. Elle ne comprenait pas l'animosité qu'ils suscitaient parfois car, de son point de vue, ils l'avaient toujours servi avec une parfaite efficacité.

Avec le Grimoire des Visages, elle profitait d'une seconde existence, bien plus riche et amicale qu'au manoir paternel.
Aux Gazouillis Fulgurants, elle soumettait ses avis éclairés, ses colères et découvertes que nul n'aurait manqué sans passer pour un benêt.
Il y avait aussi les Fabuleux Flashs Fugaces, où ne régnait que l'image magnifiée de son quotidien rayonnant.
Grâce à l'Étincelle Éphémère, elle feuilletait, distraitement, qui serait son futur jouet jetable.
Où elle semblait la plus vivante, c'est évidemment avec le Tunnel Personnel. Là, qu'elle était la plus belle et la plus proche de nous, vraiment !
L'Épingle savait à merveille alimenter, créer, partager tous ses centres d'intérêts.
Enfin, pour s'immerger dans les ondes sonores, elle savait bien retrouver le point sur la Carte à Haute Fidélité.

Pourtant, les jours jusqu'à sa majorité ne défilaient pas aussi vite qu'elle l'aurait souhaité. Son agenda semblait noyé dans une sorte d'ambre gluante qui en ralentissait l'écoulement. C'était, elle n'en doutait pas, un signe évident qu'un malédiction était à l'œuvre. Et, chaque matin, elle attendait l'air maussade, que tombe une terrible nouvelle.

Ce fut, une semaine avant ses 18 ans, que l'événement fort craint arriva : son Père lui présenta sa nouvelle femme. Il était tellement évident qu'elle n'en voulait qu'à sa fortune que Cindissadaye se demanda quel sort l'avait ainsi égaré ? Sa haine envers la vieille harpie monta en un instant. Les portes claquèrent. Le Pères les compta. Et le calme revint. Quelle satisfaction d'avoir une aussi grande demeure !

Heureusement, en consultant ses Sept Alliés Immortels, elle ne doutait pas de trouver le remède qui rendrait la raison à son cher Père. Ce qui ne tarda pas. Elle devait entreprendre un long et dangereux voyage pour pouvoir se le procurer. Et, pour cela, traverser plusieurs dizaines de royaumes étrangers, cent fois plus de fleuves, ainsi qu'un bout d'Océan. Mais, il n'y avait pas d'alternative, si elle voulait retrouver sa place de première dame auprès des siens.

Alors, un mercredi, elle pris la route vers le soleil levant. Elle avait pris le minimum, pour voyager léger, ne pas trop attirer l'attention et, surtout, revenir au plus vite. Sa peur, bien naturelle, fût atténuée par la douceur et la force de la confiance que lui distillait d'heure en heure son cher Miroir Princier. Et, bientôt, elle fut à destination.

Ce dont elle ne se doutait pas, c'est du terrible chagrin qui s'empara de son Père chéri, devant son départ soudain. Les conseillers de Cindissadaye furent pourtant très clairs ; il ne fallait pas le prévenir. Ils rajoutèrent que les vieux, ça ne peut pas comprendre et qu'il faut, au maximum, les tenir à l'écart de ses intuitions, de ses mouvements et de ses sentiments.

Qui aurait pu prédire qu'un homme aussi riche, aussi solide, pouvait être terrassé jusqu'à en mourir, devant la fuite d'une jeune fille ? Pas elle. Mais, ce fut donc bien en son absence que l'on mis le Père en terre. Le poids de sa peine, de sa solitude et de ses remords sont impossible à décrire ici.

Elle aurait bien décidé de ne jamais s'en remettre mais, un question la rongea nuits et jours : pourquoi ses Septs Fidèles Conseillers n'avaient pas anticipé le drame ? Il fallait qu'elle sache. Il fallait qu'elle comprenne. Était-elle responsables ? Désormais seule, loin d'un chez elle qui n'existait plus, elle commença à douter de tout et tous. Et, en premier, d'elle-même.

Après des mois de recherches, la vérité s'imposa : ses fidèles alliés avaient un jugement inversement proportionnel à l'affection qu'ils lui portaient. Et, ils s'étaient bel et bien fait manipulé par sa belle mère. C'était elle qui avait imposé l'idée de son départ en douce.
Il est des royaumes où l'on se doit de douter de tout. Des intruses horribles qui s'appellent Liberté.

Cindissadaye était entrée avec beaucoup trop de violence au Pays de l'Irrémédiable.
Et, il n'était plus question que l'on puisse la mêler aux histoires qui finissent ainsi :
Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.

25 juin 2019

Qui sous les tables

Défi Babelio.com, juin 2019



Les années font semblant. Elles me disent qu'elles passent, que tout passe. D'une voix discrète, posée, calcaire, elles ne voudraient laisser aucun doute. Armées d'une pelletée d'alliés, elles appuient leurs dires : un miroir, une vieille photo, une robe qui ne veut plus de moi ; affaire classée ?
Mais, toujours revient, fin décembre, le repas de famille. Celui-là raconte autre chose. Dès le seuil de la porte, la même impression, le même doute qui me trotte, de la tête aux pieds, qui se frotte sur tout mon corps, depuis les entrailles jusqu'à la peau. Comme une rosée, condensée dans mes poumons, tombe en lourdes gouttes et, déborde la Garonne. Comme une pellicule, invisible au quotidien, s'échappe de mes cheveux et, recouvre, pour mes seuls yeux, tous les meubles, de sa neige éternelle.

Dans le salon, le sol est-il plus grand, mes pieds plus petits ? Ma belle assurance qui s'effiloche, depuis m'être garée, maintenant m'abandonne et, je vacille. Je ne suis plus sûre de faire mon âge. Confirmation, en passant à table ; mon assiette tangue, j'en jurerais. Me prévient-elle ? Ou veut-elle m'emporter ? Je crois qu'elle me sent prête à fuir...
Avant, j'esquivais, sans tergiverser, entre les plats, la violence d'un discours, le vide d'une position inamovible. Je pourrais, pourtant, toujours me lever, prétextant un besoin pressant. Attendre, au calme, les cris de menaces prévenantes :

-    Mais elle est où, Johanna ?
-    Johanna, on t'attends pour le dessert !
-    Dépêche-toi, sinon, y'en aura plus !
-    Je pourrais pas garder ta part longtemps !
-    Elle a encore disparue…!

Je n'ai jamais vraiment été là. Toujours ailleures, à peaufiner le geste lent, hérité du pécheur patient, qui guette les remous, en bord de rivière. Maintenant, ma technique est acquise ; je reste bien à ma place. Mais, au milieu des autres, je ne fais que surveiller, discrètement, mon bouchon de liège ; alarme d'une prise hypothétique. Baleine blanche ou poisson chat ? Et, j'espère, à en devenir transparente, ce moment qui n'arrive que lorsqu'on cesse de l'attendre. Ce moment où, les mots se transforment. Pour devenir promesse de se perdre.

On pourrait s'isoler, au fin fond des forêts, tenter de parler aux animaux sauvages ; ce ne serait pas ça. À peine une ressemblance, du papier jauni. Non, je parle d'autre chose. Du temps d'avant la copie.
Du temps d'avant le langage.
Cette époque peut sembler inaccessible ; j'ai quand même une astuce. Je connais la frontière, je sais où est la porte, la faille. Je souris. Elle devrait leur crever les yeux, à tous ; parents, oncles et tantes, frères et cousins. Ils la touchent, s'y appuient, du coude, de la main et, des successions de plats posés dessus, souvent, la souille. Non, je garderai ce secret pour moi.

Alors, ils diront :

-    Elle est bizarre, non ?
-    Oh, pas plus que d'habitude.
-    La pauvre, toujours célibataire ?

Du coup, je glisserai doucement de ma chaise. Attirée vers le bas, là où tombent les petites choses. Celles qu'on ne ramasse même plus, miettes tellement minuscules qu'elle ne gênent personne. Les mains agrippées à ces quelques centimètres d'épaisseur de bois, je savoure l'instant. La table est encore frontière horizontale. Bientôt, elle sera barque. Elle me ramènera, s'il lui plait, vers mes premières années.

Je la repousse un peu, quand même, la chute. C'est tellement étrange, de rapetisser à mesure que je glisse vers le bas. Sûrement, donnant, donnant ; un centimètre, vers le dessous de la table, me coûte, au cours actuel des taux de désintérêts, quelques 5 ans et demi, si mes calculs sont exacts ?

Passer sous la table, à mon âge, ça ne se fait pas, sinon, dans la plus stricte intimité. Et, même en ces occasions, il faut s'attendre à quelques noms d'oiseaux, de volailles, de poissons et, tous ces titres de noblesse de cours de récré, noms de mépris, de domination. Je vois, pourtant, au fond des yeux des mâles de passage, mêlée à leur joie d'enfin servir, la peur qui monte. Retrouveront-ils objets aussi doués que moi pour la soumission ? Alors, leur premier pas vers la solitude, ils le font en me quittant. Pourtant, je ne demanderais qu'à les emporter, dans mon sillon, vers l'Origine. Mais, je ne peux rien pour eux, tant qu'ils restent dans ce duel absurde, avide de victoires, d'une différence microscopique.

Les copines me signalent, en riant que, l'évolution technologique devrait me permettre de m'en passer, des mâles, s'ils me pèsent autant ? Elles non plus, ne comprennent pas. Il ne s'agit pas du plaisir pour lui même mais plutôt, d'un véhicule, vers l'arrière, vers l'instant zéro. Il faut que mes cris de plaisir résonnent en cris primaux. Pour ce nouvel accouchement, non plus de finesse. Mais, des hurlements, des fluides, des viscosités, des odeurs, de la violence, au delà de tout jugement.

Il faut qu'à chacun de leurs coups de reins, ils me propulsent, vers le début de mon histoire. Alors, j'irai sous les tables, à en perdre les mots. L'immobilité fragile. Il faut choisir. Soit se forger un destin, sur les cadavres adverses, pour en oublier sa propre mortalité. Soit, remonter vers la source. Ma régression, du moins, est volontaire et lucide, si on la compare à celle de l'homme machine, pilonnant des matrices à la chaîne, pour en oublier les siennes.

-    Je trouve que tu exagères.

Celle qui me parle et, qui devrait se taire, elle me connaît par cœur. Elle abuse, toujours au mauvais moment, de son pouvoir. Ce n'est pas vraiment une enfant, pas vraiment une conscience.  Elle me suit depuis toujours. Une voix, que je n'ai jamais su dompter. Une voix qui n'a jamais dit d'où elle venait.

-    Je trouve que tu exagères, en comparant le sexe à une simple régression.
-    Tiens, pour voir, analysons ensemble les différentes positions. Tu verras comme c'est frappant.
-    C'est vrai que, sur le dos et les jambes en l'air, on dirait que tu attends que tombe le talc !
-    Et, quand je joue la femelle du lévrier, c'est souvent à quatres pattes.
-    Je sens qu'on va en venir à la tétine, dans pas longtemps ?
-    Tu m'enlèves les mots de la bouche.
-    Donc, pour toi, le sexe, c'est soit pour faire des bébés, soit pour en redevenir un ?
-    Tu ne trouves pas ? Ce don total de soi, cette confiance, la pudeur qui se dissout, l'acceptation qui grandit ?
-    Je dis que la science ne parle que d'ocytocine.
-    Gnagnagna !
-    Tu vois, pour la régression, tu n'as besoin de personne !

Hé! Heureusement... Ce semblant d'autonomie, j'y tiens !
Car, ça ne fonctionne pas à tous les coups, le passage qui va me ramener, du dessus, vers le dessous des choses, par delà le recto de cette table, pour tourner les pages à rebour, remonter les chapitres, d'une existence jamais entamée. Vers ce temps où j'avais encore toutes les excuses, pour ne pas les comprendre ; n'en connaissant rien, ni la langue, ni les mœurs. Ce temps révolu où je babillais, j'en ai encore, parfois, le goût qui me revient, lors de ces repas.

La remontée des âges farouches, où ma tribu traînait, à quatre pattes, sous les tables de Ceux Qui Marchent Debout mais qui, le plus souvent, vivent assis sur leurs fesses. Pour ça, j'ai besoin du brouhaha des convives. Cette sorte de matière cotonneuse, qui bouche mes tympans, est docile à l'étincelle temporelle. L'étincelle, elle, nul ne peut la maîtriser.

Au début, je remarque simplement que certaines phrases perdent de leur sens. En suite, ce ne sont que quelques mots qui surnagent, au milieu de vaguelettes de blablabla. Mon évolution se défait, mailles par mailles. Enfin, doucement, je me laisse couler. Dans un moment, j'espère, je perdrai le français. Je réalise qu'avant lui, j'avais une autre langue. Ma langue prénatale, peut-être ?

Alors, le feu des souvenirs peut enfin prendre. Je me retrouve dans cette bulle d'isolation cognitive. J'ai quelques demies-douzaines de mois. J'y tiens, à ces 18 mois. 18 petits infinis, mis bout à bout, ça commence à faire beaucoup. C'est mon seul trésor. Qu'on le sache ; je le défendrai, bec et ongles !

Enfin, je suis redevenue ce bébé, cette aventurière téméraire qui veut toucher à tout, qui a soif de tout connaître.
J'ai beau ne rien comprendre à ce que disent les grands, j'écoute. Mes semblables me préviennent pourtant ; ils ont la très nette impression que les grands ne disent rien de très intéressant. Ils font tellement de bruit. Ce n'est pas ainsi que se disent les choses importantes. Et puis, ces grands animaux ahuris, s'ils étaient doués de raison, ils nous comprendraient directement, sans qu'on ai besoin de hurler, comme des débiles, à s'en brûler les cordes vocales.

Ils le savent, d'où on vient. D'avant la matière, nous sommes passés par eux, après tout. Le voyage abyssal nous a fait perdre la mémoire. Mais eux, je veux croire qu'ils savent quelque chose. Je veux croire qu'on peut le combler, ce manque de communication. Et, qu'ils pourront quitter cette espèce de condescendance, dans le ton de leur voix, lorsqu'on ne choisit pas la direction qu'ils considèrent comme seule évidence. Qu'ils puissent, un jour, nous révéler tous les secrets oubliés.

Un gamin de 12 mois me bouscule :

-    Tu rêves, c'est des cons ! Viens, y'a des trucs incroyables là-bas.

Moi, je sais bien leur affection à notre égard. De toutes les hypothèses que je puisse concevoir, une seule retient mon attention : c'est mon incapacité à les rejoindre sur leur terrain linguistique, qui doit fausser mon jugement, concernant leurs attitudes paradoxales, leurs balourdises congénitales. Je croise les doigts de toutes mes forces, en priant que nous nous soyons trompés, sur eux, les possibilités d'une vraie relation, basée sur une parfaite compréhension.

-    T'es vraiment qu'une bêcheuse.
-    Et vous, pas très patients…
-    Allez, viens avec nous, on va se marrer.
-    Ouais, c'est ça... Vous allez encore me filer des tartes, je vous connais !

Ça ne me semble pas incongru, à 18 mois, d'être un peu prudente.
Alors, je passais autant de temps que possible, sous la table du grand repas, à récolter le moindre de leurs sons. Il fallait faire attention à tout. Aux coups de pieds, au coups de gueules, aux collègues, qui s'agacent de mes absences aux jeux communs. Prise entre deux feux, je tenais bon.

Et, un jour, c'est arrivé. Je sortais d'une traversée périlleuse, entre les mollets de convives éméchés. Je me suis retournée pour les observer, assise sur les fesses, comme eux mais, par terre. Ils riaient un peu plus fort que d'habitude, leurs yeux fixés sur moi. J'ai toujours bien aimé qu'on s'intéresse à ma petite personne. Je leur rendais donc un sourire des plus ravis et confiant. J'avais, plus que jamais, envie, besoin, de savoir si tout ceci avait un sens ?

-    Celle-là, elle n'en fait qu'à sa tête. Elle ira loin !

J'étais sous le choc : j'avais compris la phrase ! Un joie puissante me leva. J'avais raison depuis le début ; ils avaient bien un langage cohérent ; nous allions enfin pouvoir communiquer. J'allais pouvoir recueillir les clés de tous les mystères passés, présents et à venir.
À cette époque, malgré une grande prudence, j'étais encore le jouet d'emportements jubilatoires parfaitements excessifs.

-    Hé ! Les grands, je vous comprends ! C'est pas croyable !
-    Mais qu'est-ce qu'elle raconte, la petiote ?
-    Comment ça, qu'est-ce que je raconte ? C'est pas clair ?
-    Trop mignonne ! Elle babille pour nous imiter avec tellement de sérieux. De la graine d'actrice, ça, madame !
-    ...? Mais fck !

J'étais verte… Tous ces espoirs pour rien. Je les comprenais... mais pas eux. Comment était-il possible qu'une langue n'aille que dans un sens ? J'avais beau joindre force de gestes, d'intonations, je ne suscitais qu'une triste hilarité générale. Le pire, c'est que je comprenais leurs réponses. Pas complètement, bien sûr, ce qui m'a surement permise de croire, qu'un jour, nous pourrions améliorer cette situation. Il me fallait étudier, dans la confiance, le respect, la patience et, toujours, des efforts redoublés. Qu'importe le temps que ça prendrait, ne pas lâcher, surtout, ne pas lâcher.
Sinon, que me resterait-il ? Je n'osais y penser…

Malheureusement, ça ne s'est jamais vraiment arrangé, depuis. J'en ai trop compris, ou pas assez ?
Le mystère restera entier. J'avais 18 mois et, le fiasco du premier repas familial allait dérouler un chapelet d'une bonne cinquantaine de perles noires, de désolations, incompréhension, déception.
Que des mots en "on".
Les potes avaient raisons… Ils ne savent rien. À un point qu'il ne faudrait jamais révéler. Un point galactique... Alors, ils bâtissent, des familles, des carrières, des monuments, des histoires auxquelles ils croient si fort qu'elle en deviennent certitudes.
Les cons !

-    Et toi, tes certitudes, elles vont bien ?
-    Tiens, ça faisait longtemps...

Je me suis toujours demandé quelle mauvaise bifurcation j'avais emprunté ? J'en ai remémoré, des croisements, imaginés d'autres chemins. Y en avait-il seulement un meilleur que l'autre ? La voix le sait. Elle me dit, à sa façon, que les mots sont inutiles. Et, qu'il faut bien une vie entière, pour apprendre à se taire.
Finalement, cette gamine qui babillait, mais n'en ratait pas une, elle est toujours bien là.
Elle ne m'a jamais quittée. Il me suffisait de mieux l'écouter.
Vivement le prochain repas de famille, que je puisse la présenter aux autres !

-    Oh ! Ils me connaissent... Eux, ils me connaissent !