04 mai 2012

Au centre de sa tornade



from summitpost.org
Il était tard sur les hauts plateaux baignés des restes d’un soleil fugitif, las de bégayer sans fin l'ancienne et terrible promesse vantant une improbable éternité au doux pelage merveilleux. Alors l’oiseau toxique dévoreur de temps bravant tout interdit balaya de tornades les préludes du grand duel, ce carnage annoncé dés les films muets, dessécha même le muguet qu’elle me glissait dans ses lettres. Je pouvais bien attendre qu’elle m’appelle...

De toute façon, elle va sûrement rigoler en répétant ce qu'elle me dit un peu trop souvent à mon goût :

- Putain, Éric t'es chiant, tu prends tout au dramatique. Tu n'arrêtera donc jamais tes délires ? Non, je n'étais pas sur je-ne-sais quels hauts-plateaux déclenchant je-ne-sais quelles tornades. J'étais au cabinets, au ca-bi-nets, bordel !

M'en fous, je lui répondrais que si elle voit pas le lien, ben elle ferait mieux de mettre du sent-bon !

 jeu d'Olivia Billigton -> mots imposés : tard – pelage – lettre – muguet – tornade – prélude – oiseau – temps – plateau – duel – éternité – bégayer – toxique – merveilleuse – soleil – film – fugitif – interdit – carnage

01 mai 2012

Grimace

Atelier d'écriture de SKRIBAN
collage urbain d’Ernest Pignon-Ernest
Je me rappelle très bien de la première fois où j’ai été obligé de prendre conscience de ma... différence. Je travaillais de nuit dans le bureau de rez-de-chaussée pendant que tout le monde dînait au premier. J’étais comme à l’accoutumée très en retard. La représentation en deux dimensions de formes complexes vues de profil était en train de me vriller le cerveau. Tournait en boucle dans ma mémoire la terrible déclaration du professeur, de cette logique impitoyable qui ne fit qu’éclairer encore plus l’amusant décalage avec les services d’orientation scolaire :

- Le dessin technique y’a des cerveaux qui vont pas aimer, c’est un don à la base, on n’est pas tous équipés pour.

L’année scolaire bien entamée, impossible d’arrêter la catastrophe pour aller faire des tonnes d’alexandrins avec les psychopathes inconséquentes (mais trop charmantes mademoiselles) amoureuses de littérature.

Non, nous on était en route pour bâtir les cités du futur, fallait pas déconner avec ça.

Mais punaise, quel vertige j’avais en comprenant à quel point je n’y comprenais rien. Je ne comprenais rien au besoin de bâtir, je ne comprenais rien aux outils mis entre mes mains, je ne comprenais rien aux formules, je ne comprenais rien aux émotions qui allaient et venaient sans raisons apparentes, me prenant pour un vrai moulin de chair, je ne comprenais rien aux rapports humains, aux structures sociales, aux finalités de cette course insensée.

Les questions s’accumulaient en désordre violent et total sans le début de l’ombre d’une réponse. Alors la représentation de l’intersection de deux tubes dont l’un possède un angle de 30° par rapport à l’autre et tout ça en vue droite projetée depuis la vue du haut...

Mais je commençais à travailler pour mon compte. J’affinais l’art qui j’en étais sûr me sortirait définitivement du néant où je croupissais. Pour ça j’avais juste besoin d’une surface réfléchissante. Et ce soir là ça tombait bien, la nuit avait transformé la transparence de la vitre qui me faisait face en un parfait miroir où seul mon visage éclairé se reflétait.

La pression qui montait depuis les débuts, depuis les premières rafales de cette conscience assassine autant qu’improbable, je pouvais enfin la juguler.

Je venais de rencontrer la grimace !

Avec elle, je pourrais tout affronter. Elle m’accompagnera en double fidèle jusqu’à la fin, sans jamais me trahir puisque par essence elle est l’image de la déformation infinie. Je croyais aussi qu’elle me rapprocherait des autres, épousant à l’envie toutes leurs pulsions, des plus secrètes aux plus terribles.

Je grognais, me tordant les traits à en être méconnaissable, en gonflais des parties, appuyais sur d’autres, mon visage transmuté en un caoutchouc au tranchant affûté. Ça sortait, des figures et des figures de monstres superbes et dramatiques. J’étais enfin ce dont j’avais eu si peur : toute une humanité perdue, dérivant dans un cosmos solitaire peuplé de déserts glaciaux.

Ce qui fit quand même bien rigoler famille et invités descendus pour me surprendre en plein travail, m’observant depuis trop longtemps pour qu’il m’en reste une once de dignité, par cette fameuse vitre donnant sur le jardin.

Depuis, je me cache.

La vitre de la salle de bain est mon dernier théâtre, mon public, mon médecin, mon autel, mon église, mon arène. Et jusqu’à hier soir, je ne m’en sortais pas si mal. Mais si j’ai pu minimiser la casse, affermir mes facultés dans ce pouvoir qui me permettait de lâcher des micros grimaces tellement hallucinantes et fugaces que n’importe quel passant n’en finissait plus de se demander si il avait rêvé ou quoi ? Hier soir donc, j’ai craqué.

La grimace a gagné. Je ne sais plus très bien les raisons, je me rappelle à peine que je venais de sortir de la station de métro. C’était la nuit. Je m’y sens comme chez moi, j’avoue l'imprudence. Je n’ai pas pu résister à cette superbe cabine téléphonique, une bonne grosse grimace en pied, qui aurait pu ?

Je lui ai tout donné, mon désarrois, mon désordre, mes défaillances, mes paniques, mes soucis. Ma terrible incompétence, ma petitesse, mes douleurs chroniques, mes amours ratés, que sais-je, tout.

C’était ma plus belle grimace, j’y avais mis tout mon corps, mes mains, mes yeux, ma bouche, tout était parfait, j’étais méconnaissable. A si bien imiter le Cri, j'étais devenu ce cri. J’étais enfin arrivé au but, j’étais un autre.

Et le reflet de cette chose que j’avais crée, en se voyant ainsi dans la vitre, s’est plus, s’est aimé.

Et en plein accord avec lui-même, il a décidé de prendre la dernière chose qui me restait : ma vie.

Maintenant, je sais ce que je suis. Je suis cet autre, figé en pleine grimace dans la vitre d'une cabine, pour l'éternité.

29 avril 2012

Qu’est-ce qu’il fait beau, Lolita.

Était-ce une rêve ou pas ? Dur à savoir dans la micro-seconde du réveil. Ce temps minuscule qui condense tout une vie. Ce passage plus ou moins laborieux du rêve à la réalité où je reprends conscience de ma vie telle qu’elle est. Tous les matin, je nais, renais, encore et encore. Et à chaque fois depuis le début, j’espère, appelle, la souhaite cette renaissance, recommencer, à zéro, faire table rase, tableau propre, nouvelle route, écran blanc. Tout ça ne dure qu’un instant mais ça hurle, quelqu’un hurle en accouchant.
Allez, dis, c’était un rêve cette vie d’hier, ce coup-ci c'est la bonne !
Mais les yeux sont implacables, durs à montrer ce que je voudrais voir. Et ce tableau j’aurais préféré ne pas le voir, pendant de mon pot à crayon, une culotte blanche aux motifs de cerises.
Ah la finesse des marchands de culottes, une cerise, mais bien sûr...
- Chef, si on mettait des cerises sur la petite culotte blanche, vous savez, le modèle SOB69-a ?
- Punaise Denis, vous êtes un vrai pervers vous, j’aime beaucoup, faisons ça. Mais décrivez-moi quand même cette cerise en détail, ça m'intéresse.
- Ben, rouge, bien mûre, gorgée de soleil, prête à répandre tout son jus dans la première bouche qui la croquera.
- Oh, vous êtes un parfait fumier, parfait, je valide, lancez la production !

Et je me retrouve avec ce bout de tissu qui pendouille sur mon bureau, qui me susurre innocemment à l’oreille que oui, Lolita est passé par là, que je n’ai pas rêvé.
Elle me prend vraiment pour un jambon celle-là, un bien sec, bien salé, travaillé ce qu’il faut par le temps. Un de ceux qui font oublier les sucreries de la boulangerie pour l’étal du boucher. Je lui répète pourtant à loisir depuis qu’on s’est vus dans ce café où je ne mets jamais les pieds d’habitude, gamine, arrête de faire ta pisseuse, je t’apprendrais pas à dessiner un mouton et tu pourras t’accrocher pour me tondre la laine sur le dos, va finir ta marelle, macarelle !
Mais ça n’a pas loupé, elle s’est accrochée. Bon, soyons franc, j’avoue c’est flatteur. Même les vieux camionneurs sont sensibles à l’intérêt qu’on leur porte. Et Lolita, elle est assez maligne pour une étudiante, elle surveille la cuisson, me maintient juste à point. Je sais même plus comment je lui ai filé le double de l’appart rue de la gare ?
C’est clair que ça me ficherait un coup si rentrant de Bruxelles ou d’Istambul je ne trouvais pas une trace de son passage dans ma tanière. Mais une culotte, là elle pousse...
Ce qui m’étonne aussi c’est que je ne suis pas connu pour faire dans la dentelle, j’ai tendance a sortir le bazooka pour un oui pour un non. D’instinct, je monte d’un ton, j’abîme l’intervenant.
Mais elle passe entre mes colères et mes grognements comme un poisson pilote entre les fanons. Et elle adore en rajouter, me menacer en prétendant pouvoir venir me bouffer le cerveau pendant la sieste en passant par une de mes narines et ça me fait toujours marrer comme un con.
Lolita, petite souris, tu me fous en l’air tu sais ?
T’es sûre que j’ai pas rêvé ?
...Qu’est-ce qu’il fait beau, Lolita.

27 avril 2012

Lolita


Les mots imposés :  immédiatetéassiettecréationcafépeautrilleabsencebergamoteconfiancepeignehermétiqueinsouciancefaciletristessesourirediabledéceptionlabyrinthesangcoïncidencechavirerconnexion

Elle n’a pas changée, son sourire chavire en vain dans une tristesse facile devant mes choix pour elle hermétiques. L’immédiateté de mes absences, le sang sur ma peau après l’insouciance du combat, tout ça n’est pour elle que déception. Le peigne file dans le labyrinthe de ses cheveux, pour se calmer, retrouver cette tendre connexion avec la confiance dont un diable importun voudrait la priver. Elle se rappelle le jour de notre rencontre dans un café. La création de notre amour qui n’avait, elle l’a toujours su, rien d’une coïncidence. Elle n’était pas dans son assiette chipotant son thé à la bergamote quand soudain son cœur s’emballa, elle entendit clairement, elle le jure, les trilles d’un rossignol : je venais de pousser la porte.

Et je me réveille en sursaut de ce rêve idiot, il est 12h16, je suis en retard pour les jeux "Des mots ; une histoire n°62" d’Olivia...

12 avril 2012

Fille des folles procrastinations

Pour le jeu :  Les plumes de l'année 16
Poussiéreux (se)pluieprépersévéranceparcimoniepicorer -pageperdu(e)pétillant(e) – procrastination* – pédalo – putréfaction – pollenpardonpersanpivoinepartagepoudrer

 
La pluie poudre un pollen poussiéreux

Sur la piste perdue où mes pas lents pénètrent

Ma peine est sans pardon

Je ne fais que passer

Sur le point de partage des eaux

Aux perles pastelles à moitié pétillantes

Est-ce la crue nous quittant qui a encore planté

Un pédalo pathétique oublié dans les rochers ?

Je prie des pieds et des mains nu debout dans la boue

Je presse sur des pages et des pages un doigt tendu

Prêt à picorer sans parcimonie le peu qu’il reste de sympathie.

Et pestant je plane piles au dessus des prés proches apaisants

De ceux qui t’auraient tant plu, perverse

Tant s’y pâmaient des pelletées de pisseuses

Au visages pales aux pommettes pivoines

Lasses d’attendre de cette infâme persévérance

Qu’un des plus puissants Persans éperdu lui aussi les épuise

C’est qu’elles y pensent au piston perdant de vue un peu vite

Ce qui nous pend pourtant tous, tout au bout du bout du nez :

La putréfaction !

(Fille des folles procrastinations.)

03 avril 2012

Plumes de l'année (n°15)

Oh ! obsessions ordinaires
Orages aux traits d’or sur l’océan ouvert
Nue sous l’ombrelle orange
Elle traverse l'obéissance
Puise l'oubli dans l’offense
Osmose d’orme et d’opale
Lumineuse obligation
Exhalée de l’orgue onirique
Alors vint le temps de l’ode
L’opportunité dansait
Sur des tierces, des octaves
Elle m’a offert une orchidée



C'était ma tentative de participation au jeu où on devait utiliser les mots en O suivants :

or – opale -orange – osmose – ode – obligation – offense – oh – ordinaire – orage – opportunité – ouvert(e) – onirique – obsession – ombrelle – obéissance – oubli – octave – orgue(s) – océan – orme – orchidée.

06 mars 2012

A Natural Born Loser at the sea



Toujours faire le maximum pour conserver la plus totale cohérence entre ses choix de vie et ses aspirations profondes. Et sans me vanter, j’ai jusqu’ici la faiblesse de m’accorder le mérite d’une sorte de parcours sans faute. Je ne vais pas m'appesantir par le menu sur l’étendue de mes échecs, le buffet serait au mieux gargantuesque, au pire immangeable. Et de toute façon, les ingrédients de cette mixture irrésistible sont à haute teneur d’oubli, de distraction, d’inattention, d’amnésie. Oublier chaque mains tendues qu’on aurait pu saisir, les portes aux clés égarées, les panneaux, les cartes négligées, les mêmes causes qui ont toutes les chances de reproduire les mêmes effets. Rester sur le vieux cercle vicieux du connu, que je m’étais promis, adolescent, de ne jamais quitter. Ne jamais changer, rester pour toujours fidèle à ses idéaux. Et j’ai réussi, à rester fidèle... mais à quoi, ce détail m’est peu à peu sorti de la tête ? Rester fidèle pour moi s’est souvent résumé à dire non au reste.
Alors, que dire des raisons qui m’ont poussées à prendre la mer, sur cet antique cargo reconverti à coups de peinture exagérés, en promène-couillons ? Et d’où m’est venue la prétention d’être capable, une guitare à la main, d’animer leurs sempiternels apéritifs dînatoires ?
Je me suis quand même dit, en voyant le port s’éloigner, ce coup-ci, ça passe ou ça casse. Ça m’a souvent sauvé d’avoir des lettres.
L’équipage était des plus patibulaire ; j’aurais été bien ingrat, voir chafouin, de ne pas leur accorder toute ma confiance et de ne pas remettre, d’un bel élan, toute ma vie  entre leurs mains.
Les touristes étaient tous aussi riches qu’on peut être bête et je n’ai pas été totalement surpris de les voir, nus comme des vers, se faire jeter par dessus bord, dés les côtes hors de vues. Par contre, je n’ai, du coup, pas manqué de m’accrocher instinctivement à ma guitare, pour en évaluer le pouvoir de flottaison, certain de rejoindre le gras du troupeau à l’eau, au milieu des auréoles multicolores et huileuses, exhalant de paradisiaques parfums coco.
Mais, alors que j’aurais pu, certainement, nager jusqu’à une de ces plages qu’on voyait défiler telles des perles dorées au cou de notre mère la mer, les flibustiers m’annoncèrent de concert, et goguenards, que mes chansons leurs plaisaient et que j’avais gagné un contrat à vie à leur bord.
Stupéfaction de l’apprenti poète, trouvant finalement marrants ces marins navrants. Mais, ma joie incongrue, d’avoir trouvé enfin un public chaviré, fut de courte durée. J’ai eu l’infinie déception, quoique logique aussi, on se refait pas, me dis-je toujours, d’apprendre qu’entre chacun de mes tabacs et autres récitals déboussolant, je passerais le plus clair de mon temps précieux bien à l’ombre, enchaîné à fond de cale.
Et, j’ai eu beau crier haut et fort que ce n’était pas et de loin la meilleure idée de la traversée, je finis au frais, une chaîne au mollet et une guitare à la main, avec l’ultime confirmation, il doit y avoir un mois de ça, qu’il y a bel et bien un atavisme, une contagion de l’échec ; le bateau je ne sais où s’échoua.
Devant mon air innocent, les pirates décidèrent, pour me faire comprendre avec leurs mots à eux, que j’étais leur chat, leur rat, leur lapin ou je ne sais quel autre animal tabou et désastreux, de m'abandonner, m’accusant de n’être qu’un triste jeteur de sort.
J’eus beau arguer que, si jeteur de sort j'étais, j'en aurais jeté de plus constructifs bien plus tôt, là aussi, ils furent sourds.
Aujourd’hui, j’ai bu la dernière goutte croupie du tonnelet, qu’ils laissèrent, avant de s’enfuir par la plage, le sable crissant sous leurs pas, autant décidés qu'arythmiques. 
C'est l’heure, mon dernier souffle sera pour eux, public au combien ingrat, et pour l’art de l’échec qui jamais ne m’a quitté. 
A tous donc, je dédie ce morceau :  La Mer de Trénet.