11 octobre 2022

Guerre(s)

 
À toutes nos guerres,
Et leurs haines satellites,
Étincelles mortifères d'un conflit primordial.
 
Un enfant contre sa mère.
La liberté contre les lois, quelles qu'elles soient ;
Des livres, des ancêtres ou de l'amour ?
 
Avec la vitesse comme seule arme
Pour s'échapper de l'attraction
De tout horizons noirs
Affamés de nos lumières.
 
Alors on se bat.
Et chaque coup que l'on porte
Nous atteint dans nos chairs
Un peu plus en retour.
C'est dit-on, inévitable sacrifice .
 
Triste échec devant la cible,
Quand la mère historique confondue
Arrachée du brouillard

D'une mère intérieure


Je suis revenu vers ma mère pour lui payer son tribut,
J'ai souris lors de son agonie, pleurer à sa mort…
Maintenant je ne sais plus. Je ne sais vraiment plus.
 
Et c'est très bien ainsi ;
Elle peut enfin poursuivre sa route,
Personne pour lui dire où aller, quoi penser.
Le vent de la vie s'éteindrait
Entre nos doigts verrouillées.
 
Depuis je marche les paumes ouvertes, sait-on jamais…
Pas vraiment prêt de quitter
Cette Terre épuisée
Par des siècles de succion
 
Seule, condamnée à errer en désert désolant
Avec des cris, des feux dressés
Toujours contre la Mère
Par l'humain nouveau né
Arrivé en hurlant




12 novembre 2021

Laïka - 2ème jour

Ce soir il n'y a eu aucun drame. La gamine est au lit et sa mère sur son smartphone. Nous n'avons échangé que quelques mots sans gravité. Quelques informations utiles au bon déroulement d'une vie de famille sereine ; qu'elle ne me bouffe pas la bande passante d'internet en téléchargeant des vidéos de notre abruti de chat, par exemple. Cet animal ne se rend vraiment pas compte de sa qualité de vie. Je le déteste... Un peu. Bien que j'apprécie l'effet apaisant de ses poils sur mes paumes quand j'arrive à le coincer pour une séance de papouilles. Mais son attitude, c'est pas sérieux. S'il me prend encore une fois de haut, ça va se finir en pénalty avec lui comme ballon. Ça fait trop longtemps que je n'ai plus fait de sport, d'ailleurs.
Mais il n'y a aucune place pour ce genre d'activité dans mon planning de gamer. Chaque temps libre est transformé en temps de connexion. Je transforme le vide en plaisir. Et il est grand temps de lancer une session. Je ferme soigneusement la porte, vérifie l'état du mug thermos, qui restera intouché au final, descend les volets qui ne sont jamais assez hermétiques quand vient le matin, lumières tamisées et c'est parti. Mon petit rituel de mise en route est toujours le même. Un rituel quoi !
Et me voilà dans le jeu. AG n'est pas encore connecté, il va m'entendre. Enfin, en douceur quand même ; ceux qui ne ménagent pas leurs partenaires se retrouvent vites seuls et ici, ça signifie la mort à court terme. Donc, AG, AlphaGamer, va seulement se prendre une petite répartie humoristique. J'ai trop besoin de lui. Il est complètement mégalo ce qui est un atout sur ces terres d'opportunités. Et le gars est bosseur. Enfin, autant bosseur en ligne qu'il est désocialisé dans la vie, va comprendre ? Ce qui m'arrange bien car, résidant sur Montréal, nous aurions bien du mal à nous capter, à cause du décalage horaire, s'il avait comme moi des heures de bureau à effectuer.
En son absence, je décide de partir en exploration. Ce qui n'est pas très prudent mais c'est comme ça qu'arrivent les aventures les plus excitantes. Pour pallier à ma légère inconscience optimiste, je me prépare le plus efficacement possible. Stock d'eau et de nourriture, munitions abondantes, armure et protections fraîchement réparées et une monture solide pour la route. Si un fiasco arrive, je n'aurais rien à me reprocher. Ce jeu est reconnu pour placer le joueur en situation de stress continu. On le sait tous. Et on adore ça. Lorsque tout va bien, il n'y a qu'une certitude à avoir : ça ne va pas durer. Et lorsqu'un problème arrive, c'est l'inverse, toutes les probabilités sont réunies pour que ça aille vite en s'aggravant. Vous vous attardez quelques secondes pour souffler, car il faut aussi gérer l'épuisement de notre personnage ainsi que de sa monture, et une horde hyènes débarquent pour nous entraîner vers un T-Rex de trop haut niveau. Chaque action déclenche une chaîne de catastrophes. Et la seule chose de sûre, c'est qu'elles seront imprévisibles.
Heureusement, nous avons la possibilité de prendre le dessus, changer la donne. Et le drame se transforme en occasion de récolte, en rétribution miraculeuse. Actuellement, je vole à quelque 250 mètres au-dessus de la ligne de crête d'une profonde falaise. Je surveille de prêt la jauge d'énergie de mon volatile. Pourtant, je sais très bien comment ça va finir ; l'oiseau épuisé, maintenu trop longtemps en l'air, va plonger, sourd à mes commandes, au fond du corridor de pierres où doivent m'attendre un ou deux prédateurs affamés. C'est couru d'avance. La connaissance n'est rien si on évite soigneusement de s'en servir. Comme un bien immobilier vide de tout occupant, une phrase lumineuse qui ne quitte jamais la page du livre où elle dort, j'ai beau connaître la mécanique du jeu, je vais tout de même plonger. Par distraction, curiosité des limites, fatigue, vaine révolte, stupide sentiment de toute puissance, il est tant d'occasions de chutes que c'est plutôt étonnant de n'être pas constamment en galère !
Ce qui fait qu'avec mes 10% de réserve, je suis royal. Je profite du jour qui finit en jetant ses derniers rayons bienfaisant à travers la végétation clairsemée, par-dessus les dunes de sable. Et je refuse de croire que le danger est un problème. Il me semble alors clair que je passe mon temps à faire bien plus que de simplement l'accepter ; je l'appelle. Comme s'il avait besoin de ma validation pour me tomber sur le dos ? Mais j'aime ce sentiment de maîtrise, d'anticipation. Je crée la difficulté avant même que l'intelligence artificielle n'ai commencé à programmer sa propre routine du chaos. Il suffisait d'y penser. J'ai confiance en mes facultés de donner la réponse adaptée, confiance dans le hasard qui saura glisser une faille dans la logique de ma perte. Je suis maintenant à 5%. L'évidence devrait me sauter aux yeux. Mais un vent favorable ne pourrait-il pas jouer en ma faveur ?  Qu'en sait-on du vent ? Il y a aussi le poids de mes ressources qui allège mon équipage à mesure que je les consomme. Je dois pouvoir durer un peu plus longtemps ; ça me semble évident sur le moment. Et j'en oublie que tomber dans un gouffre, de nuit en plus, ça va fortement réduire mes chances de survie. Un peu plus en avant, un promontoire plat ferait un abri parfait pour attendre le retour du jour, vérifier la sûreté de l'environnement. J'ai un objectif, la volonté d'enfin me poser. C'est généralement là que viennent les soucis. 3%, pourquoi renoncer si près du but ? Une impatience qui va me coûter cher. Car la jauge, que je quitte un instant des yeux pour vérifier ma trajectoire, en profite pour se vider d'un coup, complètement, définitivement. Je m'en rend compte car l'horizon remonte, sans se soucier de mes tentatives pour redresser l'oiseau sensé me porter. Toutes les commandes deviennent inopérantes. Je deviens simple spectateur de ma chute, de mon lent vol plané vers le sol plongé dans l'obscurité. De toute façon, la trajectoire est elle aussi imprévisible. Les cercles erratiques de mon véhicule éreinté ne donnent aucun indice concret quant à l'endroit précis de l'atterrissage. Mais je sais qu'il sera problématique, l'habitude m'ayant montré qu'entre un terrain dégagé ou un groupe de rochers rendant toute fuite impossible, le choix de la bête sera vite fait ! Pas dans la gueule du loup, c'est la seule réflexion qui tourne en boucle dans ma tête devenue fébrile.  Mais, en tendant bien l'oreille, j'entends une autre voix.
– Alors là, bravo ! Tu ne pourras pas dire que tu ne l'as pas cherché ! Humanus Crétinus !
J'ai failli enlever le casque de surprise. Comme si le son venait de quelqu'un derrière moi ? La voix était si proche que j'ai même envisagé l'avoir moi-même formulée. Ce qui ne me ressemble absolument pas, ni dans l'autocritique, ni dans la façon de la formuler. Aucun autre joueur n'est actuellement présent. Ce ne peut pas non plus être une créature générée par le jeu. Ça n'aurait pas de sens, ça ne s'est jamais vu…
Comme prévu, je tombe sur un tas de rocher où je reste coincé, entre eux d'un côté et le corps inerte de mon volatile. Il va falloir quelques secondes avant qu'il ne se remette en mouvement. Et quelques secondes, c'est largement suffisant pour m'envoyer des bestioles désagréables. Comme celle que j'entends grogner dans le noir, par exemple.
– Mais bouge !
J'ai beau taper et insulter ma monture, elle a l'air de bien s'en taper… Jusqu'à ce que l'indication musicale d'une attaque imminente ne retentisse. Chaque attaque est annoncée par une superbe et angoissante musique d'orchestre apocalyptique. Ajouté aux cris désespérés de l'oiseau, le stress grimpe en flèche. Mais l'oiseau retrouve soudain une motivation suicidaire et se jette sur l'assaillant. Je peux enfin bouger. Mais je vois mal dans l'obscurité. Malgré ma torche allumée, il est fort probable qu'au lieu de sauver ma monture, je ne fasse qu’accélérer sa défaite en lui tirant dessus. Il faut que je pense, dès que j'en aurais fini avec cette bataille, à baisser le volume des ambiances sonores. Cette musique a le don de singulièrement entamer mes facultés de réflexion. Du très beau travail de composition. Je courre dans tous les sens, indécis, presque figé, incapable de choisir l'arme adéquate, la stratégie possible. La fuite n'est bien sûr pas une option. Il faut absolument que je sauve l'oiseau. Me retrouver piéton dans ce désert hostile, pas question !
Mais soudain sur l'écran, en lettres rouges, implacables, s'affiche l'évidence : "Votre ptérodactyle niveau 50 a été tué par un T-Rex niveau 150" Je suis dans la merde, là, c'est sûr. D'autant que la musique semble elle aussi en avoir après moi, en s'attaquant à mon jugement par une saturation de mes tympans. Je reconnais la silhouette du prédateur. Et sa proximité avec mon personnage n'annonce rien d'autre que ma mort. Mais cette fois-ci, il n'y a plus rien de vivant entre le canon de mon fusil à pompe et le prédateur. Je tire autant que je peux, pas mal à l'aveugle mais ça touche. L'envie de vengeance me fait presser la détente comme un forcené. Tu vas payer, bâtard !
Je suis pourtant clairement en grosses difficultés. Un miracle, c'est toujours possible, dans les jeux.
– Je sens que tu aurais bien besoin d'un coup de main. Au moins pour changer l'orchestration de la bande son !
La même voix que tout à l'heure. Comment peut-on avoir envie de causer, de faire de l'humour, dans une situation pareille ?
– Mais défonce-le ce T-Rex, au lieu de faire des phrases !
– Je vois que la politesse n'est pas de mise.
Ma jauge de vie est ridiculement basse. Au prochain coup de canine, j'en suis bon pour repartir de mon dernier campement qui est… Loin ! Si seulement cette entité pouvait m'aider au lieu de la ramener. Ma vision est maintenant réduite à un minuscule cercle entouré de rouge sang. Ce qui ne veut dire qu'une chose, mon sursis va passer en solde débiteur. Mais dans le flou, je distingue le monstre ; il se détourne de mon corps agonisant pour se concentrer sur un autre assaillant. Je vois mal mais on dirait un loup. Plus grand qu'un loup. Quel est cet animal ? Quel qu'il soit, s'il change l'issue du combat, je lui devrais pas mal de temps perdu à venir récupérer mon équipement ici. J'en profite pour tirer ma dernière cartouche dans le dos du carnivore. Sans le moindre scrupule !

04 novembre 2021

Laïka - 1er jour


 Je n'ai aucune idée précise de l'heure qu'il est. Mais quand mon mal de crâne fait des high-scores sur l'échelle du gâchis, d'expérience je sais qu'il doit être très tard. Ou très tôt… Je relève un écouteur, la maison est tout à fait silencieuse. Parfois, au sortir d'une partie bien trop longue, j'entendais les pas de ma femme dans la cuisine. Mais elle ne passe plus par mon bureau lorsqu'elle se lève. Ma dernière réaction l'a terrorisée. C'était dur. Je suis dur. Surtout si mon équipe est en train de subir le raid d'une team concurrente. Et cette fois-là, nous n'étions pas prêts du tout . Nos protections en cours de fabrication, peu de membres connectés. Je me coltine de ces bras cassés… Certains ne comprennent pas à quel point c'est sérieux, de jouer en ligne, surtout en joueur contre joueur. Certains y renoncent, trop de pression et finissent seuls, à jouer des parties insipides contre l'ordinateur.

J'ai commencé à jouer seul. Et ce ne fut pas une partie de plaisir de rejoindre un serveur public. Fini, le confort de retrouver sa progression identique à celle quittée la veille. La guerre quoi. Mais l'émotion produite est tellement plus forte. Quelle perte de temps, ces parties solitaire contre une intelligence très artificielle. Dorénavant mes ennemis sont réels. Et la douleur de mes attaques l'est tout autant. Je le sais, je ressens la même chose devant les leurs.
Voilà ma vie de joueur. Avec femme et enfant, j'arrive à consacrer un minimum de 5 heures de jeu par jour. Un exploit qui me rend assez fier. Et au moins, je ne traîne pas dehors, comme dit Sophie. Par contre, la violence dont j'ai fait preuve lorsqu'elle m'a surpris, en plein partie à 7 heure du matin, je crois qu'elle va être longue à me faire pardonner. Les mots sont sortis tout seuls, elle devrait comprendre qu'il n'y avait rien de personnel. La machine humaine, quoi. Je lui ai bien proposé de jouer avec moi pour comprendre. Mais, d'après elle, il faut bien que quelqu'un s'occupe de notre fille, des tâches ménagères. J'ai bien tenté de mettre dans la balance mes grosses journées de taf, que j'avais bien droit, après cette occupation débile, de me changer les idées, peine perdue.

Maintenant, je vois bien qu'elle s'éloigne. Elle passe devant ma porte sans l'ouvrir. Ce qui n'est pas plus mal pour mes performances. Je joue beaucoup mieux sans distraction. Avec mes coéquipiers, nos échanges s'en tiennent à l'essentiel, au pratique. Quelle légèreté, de ne pas avoir à chercher le pourquoi du comment, dans des réactions humaines tellement imprécises et volatiles. Ici, notre but est simple, il s'agit de gagner la partie, rien d'autre ne compte. Nos valeurs ne sont définies que par l'influence qu'elles ont sur le score final. S'il faut taper, je tape. S'il faut courir, je courre. Je n'ai pas d'énergie à consacrer au superflux. Mais c'est impossible d'expliquer ça à quelqu'un qui ne fait pas l'effort d'essayer. Alors oui, il m'arrive de hausser le ton. Même si je sais qu'après, j'entendrai sûrement ma fille demander :
– Pourquoi il crie, Papa ?
– C'est sa façon à lui de jouer.

Sophie exagère. Ça ne m'arrive pas tant que ça. Je suis un joueur très apprécié. Sauf par les joueurs dilettantes, évidemment. Je donne ma parole à mes alliés et mets tout en œuvre pour leur venir en aide si besoin. Et j'attends d'eux le même comportement. Mais ceux qui essayent de me soudoyer en seront pour leurs frais. Ceux qui me donnent de l'équipement pour me rallier à leur équipe, c'est mort. Je garde tout et disparais ! Je ne suis pas à vendre, ça devrait être clair. Je fais bien assez de compromis au travail et à la maison. Dans le jeu, il n'y a qu'une loi, la mienne. Pas vu, pas pris.
Finalement, au-delà de la victoire, l'important pour moi est de pouvoir rester le plus longtemps possible dans l'univers que me propose le jeu. Les graphismes sont magnifiques, les simulations à couper le souffle. Ces mondes sont devenus ma vraie patrie. Pour eux, je sais me battre. Je suis sans pitié. Car y survivre est un art compliqué, ou l'erreur peut être définitive. Et alors, il faudra tout recommencer depuis le début. Lorsqu'on vit avec la conscience aiguë de la possibilité de tout perdre sur la moindre mauvaise petite décision, les choses deviennent vraiment prenantes. Pas comme dans cette vie molle ou tout est rattrapable. On va faire garder le bout de chou pour s'offrir une bonne soirée resto et ma dernière colère sera de l'histoire ancienne.
– Faut pas être rancunière, chérie. C'est à toi que tu fais du mal en premier.
Oui, j'abuse. Mais c'est le jeu !

Pour Sophie, le manque de sommeil est en train de modifier ma personnalité. Ça va… J'estime que n'ayant pas passé le cap des 30 ans, je peux tout à fait me permettre de puiser dans mes ressources. Je récupère vite. C'est un entrainement qu'elle ne comprend pas non plus. Je gère, je connais mes limites. Voir la lumière en bas du volet roulant, par exemple, j'avoue que ça me mine un peu, surtout si je n'avais prévu qu'une petite partie de 4 heures et que je suis bien obligé de constater qu'elle en a duré 8… Mais c'est rare. Et puis, ça fait de bonnes anecdotes à raconter devant la machine à café. Les mecs du boulot ont vraiment des vies de merde. Il ne se passe rien dans leurs journées toutes identiques. Moi, je bâtis des armées, des citadelles plus ou moins imprenables, je traverse des forêts pleines de créatures dangereuses, découvre des univers gigantesques. Eux, ils font quoi ? De la merde au taf, de la télé au foyer. J'ai beau leur dire qu'ils ont de belles grosses vies de gros loser, ils me regardent incrédules. Et refusent mes invitations à jouer. Du coup, j'ai envie de leur dire d'aller bien se faire voir. Mais Sophie m'a conseillé de minimiser mes attaques verbales. D'après elle, sans mon taf, je sombrerais complètement. Elle a tout faux, la donneuse de leçon, je connais pas mal de joueurs qui réussissent à vivre de la diffusion de parties en streaming. Pourquoi pas moi ?

J'ai fini par ne plus en parler mais je réfléchis à un nom pour ma future chaîne vidéo. Il faut un nom qui claque, basé sur mon prénom, ça serait bien. Sachant que je m'appelle Axel, y'a moyen. AxelTv ? Basique. XcellDiffusion, pas top. Je vais y arriver. Et il faudra aussi un bon logo. Mais pour l'instant, le temps que je perdrais dans la com serait perdu pour le jeu. Et ça, il n'en est pas question. Je ne veux pas me distraire de la partie actuelle. Avec mon binôme, on a bien avancé. On est les patrons de notre bout de map, personne ne s'installe dans le coin de la carte sans notre autorisation. Mais il faut être présent tous les jours. En plus avec les décalages horaire, il faut qu'on recrute des joueurs venant de tous les continents, que chaque plage horaire soit bien défendue. Parce que je veux bien perdre à la loyale, mais se faire attaquer alors que personne ne défend le base, lorsqu'on est hors ligne, c'est pas possible. Il y a déjà assez d'imprévus avec les créatures non joueuses, les algorithmes qui nous envoient des menaces aux moments où l'on s'y attend le moins. Mais ça fait partie de l'immersion. Le nombre de facteurs à gérer dans ce jeu est hallucinant. J'ai ruiné pas mal de souris à force de cliquer dessus comme un psychopathe mais c'est ça qui est bon ! L'euphorie lorsqu'on a un bon rythme, sans temps morts, toujours une action à effectuer, donnant un résultat immédiat, l'efficacité parfaite, c'est ça qui donne le vrai plaisir. Savoir que tout se passe bien, plus que bien, et on touche du doigt la joie puissante de la proximité d'une sorte de perfection. Récolter des ressources, vérifier les niveaux de ses jauges de statistiques vitales, garder un œil sur l'environnement, l'état des stocks, tellement à faire, pas le temps de penser à autre chose. Si c'est pas de l'instant présent, ça ? De la méditation active, la liberté dans l'action.
Non, ma pauvre Sophie, tu ne peux pas lutter.  Si en plus, tout ça se passe sous un coucher de soleil en ultraHD avec plus de 120 images par secondes, tu vas faire quoi ? Ton réel à la con, il a quoi, 24 images par secondes à tout casser ? Quel intérêt ?
– 24 ips ? Mon pauvre Axel tu dis n'importe quoi ?
– Ok. Alors c'est combien ? Et n'oublie pas de me donner tes sources, ça m'intéresse !
– Mais…? Le réel est analogique, y'a pas de découpage en "images par secondes". Tu sais que tu commences à m'inquiéter, à sortir ce genre de délire le plus sérieusement du monde.
– Le réel est analogique, t'es sûre ? On dirait que la révolution quantique t'es passée complètement au-dessus de la tête ?
– Et allé, après le point Godwin, voici le point Albert.
– Je te rappelle simplement que le réel n'est pas analogique car la matière n'occupe pas tous les états mais va par saut de valeur en valeur sans prendre d'états intermédiaires.
– Je crois plutôt que tu mélanges tout. Le problème d'avoir accès à trop d'informations, c'est que tout le monde croit pouvoir parler à la place des spécialistes. Mais si tu veux m'expliquer le monde quantique et son influence sur notre perception des choses, je t'écoute !

Je ne sais plus comment lui parler. La vérité, c'est que jamais un coucher de soleil en vrai ne m'a fait le même effet que ceux qui illuminent mon écran, après des heures de jeux aussi pénibles que gratifiantes. Je la sens, la différence. Elle est réelle. Alors, oui, je tente de me l'expliquer avec les quelques notions scientifiques que j'ai acquises par des vidéos de vulgarisation. Mais elle, de son côté, elle  gobe tout sans rien analyser. C'est pas mieux. Elle ne fait aucune recherche. Et elle assène ce qu'on lui a pré-mâché comme si ça venait de sa propre expérience. En fait, elle vit par procuration. Moi, j'ai choisi d'agir. Alors, si je me trompe, parfait, j'apprendrais. Mais il faudra argumenter un peu plus sérieusement qu'avec de simples arguments d'autorité. L'autorité, elle se gagne, comme le respect. La vie est un jeu, non ?

04 juillet 2021

Loin de là

 https://soundcloud.com/monsieurnormal/loin-de-la-lune-solaire

crédit photo : Oleg Oprisco
pour les "Compos inspirées" d'Audiofanzine
 


Je ne suis pas ô loin delà
Alice l’héroïne d’autrefois
Moi tout me glisse entre les doigts
Je m’habille mais je ne sors pas

Quand je pense à l’au-delà
C’est son visage que je vois
Mais les pages sont fanées
Ma mémoire est délavée

Dans la plaine après l’orage
Son sourire était sans partage
Les sémaphores elle les dressait
Moins pour nous pendre que nous relier

Mais les fils sont coupés
Les guerres sont déclarées
Elle savait nous raccommoder
Elle avait tout ce qu’il fallait

Un sac à dos magique
Une bobine de fil électrique
L'âme d'un marin du Titanic
Sur ses bottes bleu plastique

Maintenant elle est loin de là
Alice l'héroïne des livres d’autrefois
Si le temps n’existe pas
S’il vous plaît ramenez-la


 

22 mai 2021

Le Jour d'Après

J'ai vu le jour où il n'y eut
Plus de jour d'après
Je suis le dernier des coupables
Depuis la vie n'est plus un drame

Dessus ma table ne traînait
Qu'un grain de sable
L'ombre de quelques camarades
Tombés pour l'or d'une fable

Il faudra un peu d’altitude
Pour trouver ça normal
Bousculer un peu l’habitude
Retrouver l’animal anormal

Les juges en noirs se sont couchés
Tous muselés
Dans ma bouche le vent disperse
Dilue le poison dans l'averse

Les jours ont le goût de broyer
Nos âmes sombres
Et dans l'armée des révoltés
Les tournesols sont fauchés

Il faudra un peu d’altitude
Pour trouver ça normal
Bousculer un peu l’habitude
Retrouver l’animal anormal

09 mars 2021

Mauvaise fille

Moi, c'est Nina la taiseuse. Pas besoin d'en dire plus. Ce surnom suffit amplement. Vous en savez l'essentiel. Je ne parle que très peu. Et on me voit disparaître. J'étais assise là, aux banquets, aux repas de famille, à côté de vous. Et je n'y suis plus. Me voit-on ? On aurait pourtant juré ? Nul ne m'a vu me lever et pourtant, je ne suis plus à table...


— L'as-tu vue partir ?

— Qui ça ?

— Ben Nina !

— Ben non...


On ne s'offusque plus. De toute façon, je suis déjà partie. Les enfants aussi font ça. Ils ne tiennent pas en place, ils n'ont pas l'art de se faire comprendre. Ce qui n'est pas très grave, ils reviennent toujours en nuée pour le désert. Entre temps au moins, on aura eu la paix. Alors je laisse le temps s'inverser et j'abandonne la joue de porcelet sous le linceul de mon assiette. Régalée de tranches de saucisson, je faisais jusqu'ici corps avec le groupe. Mais là, se taper la marmaille embrochée… Le cœur me remonte le long de la trachée, se bloque dans la gorge. Il  s'essore à rebours de son sang, l'animal. Pourtant, par quel décret l'enfant aurait un destin différent de celui de ses parents ? Règle de boucherie : tout est bon dans le cochon. Je regarde mes parents ; quel goût ont-ils ? Le goût d'avoir trop causé, sans peser leurs propos, toujours plus pour le contre que le pour, souvent mal informés, assurément sous le coup d'une poussée d'émotion gourmande. D'évidence, ils auront la chair trop nerveuse pour une tendre dégustation.

Il faut donc que je parte. Atténuer ces palabres plus tristes que sensés…Calmer l'avalanche de pensées qu'ils suscitent en moi. Étouffer par la distance leur bruyant désaccordage. On dit qu'à la ferme, le cochon le sent, quand le vent s'apprête à tourner et que sa vie va bientôt s'achever sous la machette. Il se met à hurler, devançant la confirmation de l'outil affûtée. Un cri à vous briser le cœur.

Les convives y pensent peu, sinon pour faire de l'esprit. On dira alors qu'il couine, le cochon, d'un verbe presque aussi joli que délicatement drôle. Je n'y entends que l'horreur d'un désir fracassé contre l'absurde. Et en quoi le porcelet aurait-il plus à souhaiter que son saucisson parental ? Et moi, aurais-je autant de convictions qu'un centimètre carré de papilles gustatives désœuvrées ? 

À table aussi, on a compris que la fin est proche. Alors, pour n'y plus penser, on jacasse de plus belle. Ça sent la friture, la couenne grillée. Avec tout ça, encore une fois, j'ai perdu pour un temps l'appétit dans le bruit…



04 février 2021

Sultana Dangerosa

 

 
 
Maria tes voyages durent plus d’une année
Maria j'ai rêvé d'un jour t'accompagner
Maria tes voyages loin de nos eaux glacées
Maria je voulais les faire à tes côtés

Je n'aurais jamais dû mais qui peut m'en blâmer
À la tombé du jour, ma pension j'ai quitté
J'ai couru les pavés vers les caves où tu chantes
Je voulais respirer sous tes voiles puissantes

On disait que tes airs dissiperaient les brumes
Que tes lèvres nous portaient au sommet de la hune
Loin des marais salants qui lèchent mes blessures
Vers des temps plus cléments pour rincer la saumure

On me voyait le soir descendre jusqu'au port
Quelques heures à jouer au marin ivre mort
Bras dessus bras dessous, on ruinait les cantines
En hurlant trop content à l'abri de la bruine

Pour les déboussolés, tous les frères de fortune
Les marins assoiffés perdus sur le bitume
Tu promets des palmiers sur les mers de corail
J'ai signé, je me fous de goûter la ferraille

Je ne chercherais plus l'éclat du rayon vert
Ma coque a succombé sous les grains sans te plaire
Je n'ai rien du pirate si ce n'est la galère
Où je rame sans espoir de faire machine arrière
 

09 juillet 2020

Le RéZo

Image de l'extension "Memories"
du jeu DIXIT
de Jean-Louis Roubira
édité par Libellud
illustrée par Jérôme Pélissier,
inspiration du jeu d'écriture DLP (Dixit Les Plumes)



    Je vais mieux. L'avalanche de courriers de soutien que j'ai reçu y est sûrement pour quelque chose. Moi qui me sentais seul… Belle surprise, joyeux étonnement ! Rarement aussi content de m'être trompé. En ce troisième millénaire de l'Ère de la Fusion, l'erreur ne fait pourtant plus partie de notre ADN ; la Greffe nous en préserve ! Dès le plus jeune âge, même avant l'implantation neuronale, nous vivons le plus possible en connexion maximale. En quelques millisecondes, n'importe qui peut vérifier, consulter, soupeser et rectifier toute information suspecte. Comment se tromper avec des outils tels que l'InfoCom ?


Pourtant, ce sentiment de grande solitude qui m'accompagnait tout le jours semblait si réel. Et curieusement, je n'ai effectué aucune recherche à ce sujet. Rétrospectivement, ma première erreur me saute au yeux. Valider un sentiment sans l'avoir fait auparavant évaluer par le Réseau. Pathétique ! J'avais pourtant tous les outils nécessaires à portée de main pour écraser ce constat incohérent. Mais je n'ai rien fait. Il y a encore quelques domaines où j'ai tendance à privilégier l'autogestion. Même quand les faits me contredisent. Pourtant, un ressenti n'a que la valeur qu'on lui attribue. C'est une information parmi tant d'autres, à prendre en compte, bien sûr. Mais ce phénomène ne signe que le refus de faire le deuil des fantômes d'une vie aux bifurcations erratiques. Voies de garage où d'obsolètes wagons finissent un jour, de gré ou de force, démantelés.


Évidement que je ne suis pas seul. Je ne l'ai jamais été et ne le serais jamais. Si l'humain existe, c'est qu'une relation aux autres, elle aussi, existe. Sinon, il dépérit et disparaît dans l'instant, lui et ses données corrompues. La seule solitude qui peut s'installer, elle ne peut venir que de soi. Et elle s'appelle "Refus de Connexion". Et le RedeC est sévèrement punie par l'Administration. Mais rien n'y fait, chaque année, à peu près un dixième des abonnés se retrouvent assignés à l'Avatar Orange. Le pire, c'est que ce signe de déchéance, qui devrait les faire réfléchir, ils en ont fait un signe de fierté. Je le sais car un membre de ma famille en fait partie. Il m'a fait promettre de respecter son anonymat dans mes futures live de confessions publiques, donc je n'en dirais pas plus. Je lui en veux quand même un peu d'avoir fait circuler mon identifiant, qui me sert aussi de pseudo (erreur de jeunesse), dans les listing de son organisation séparatiste. Et, encore une faiblesse de ma part, j'ai accepté une vidéo-conf avec eux… Et c'est pour ce soir !


J'ai donc approximativement quatre heures pour me bâtir une identité parallèle adéquate. Aurais-je le temps de me créer une réalité alternative homogène, à base de reconstitution 3D, un nouvel environnement et surtout, un nouvel avatar ? Il n'est pas question que quiconque puisse remonter jusqu'à ma vraie vie, jamais !
Alors voyons, qui serais-je dans mon nouveau monde ? J'aurais un chat, un Maine Coon. J'adore ces chats au port altier et j'ai toujours rêvé qu'il y en ai un qui vive à mes côtés ! Ce qui est pourtant tout à fait déraisonnable... Ils sont trop complexes à modéliser, leurs poils surtout ; ça va me faire crasher tout le système, le suivi d'impact sur une simple caresse dans leur abondante fourrure demandant des calculs abyssaux. Il faut que j'ai des fantasmes réalistes, c'est même une des premières Lois de la Greffe : "Tu ne rêveras que de ce que tu pourras modéliser en temps réel".


Parfois, je me sens terriblement frustré par l'Administration et sa kyrielle de Lois sans cesse augmentées. Je sens monter la folie du poisson rouge dans son bocal ; impossible de nager en ligne droite, dans un environnement trop petit qui génère pléthore de malformations de croissance. Et cette sphère qui m'oppresse, privée d'angles droits qui seuls pourraient mettre un frein aux résonances ondulatoire qui m'abrutissent, m'abandonnant exsangue, aux portes de la folie... Je crois que c'est la seule chose qui me plaît chez les Opposants, leur slogan : "Le Net est Rond" qu'on emploie toujours sous l'acronyme : "Le NeR".
C'est ça, je n'aurais pas de chat mais un poisson rouge dans un bocal. Le message est assez subtil, je l'espère, pour ne pas m'attirer les foudres des Gestionnaires du Flux, tout en sachant faire sourire les sympathisants. J'ai toujours eu ce besoin un peu lâche de vouloir à tout prix ménager la chèvre et le choux. Ne jamais m'impliquer, ne jamais prendre parti… Tout en étant de tous les mouvements.

Et voilà !  Comme à mon habitude, je ne respecte pas les protocoles de création d'univers alternés. C'est pourtant clair, il faut toujours commencer par définir sa charte graphique. Je vais prendre les deux couleurs complémentaires qui faisaient fureur au 21ème siècle : L'omniprésent Orange & Teal. Ça va me simplifier grandement la tâche avec tous les filtres gratuit qu'on trouve en ligne. Et ça donne encore de nos jour un bel effet, une impression de couleurs travaillées. J'ai un peu honte de réduire ma palette aux seules couleurs oranges et bleues, c'est tellement réducteur et irréaliste. Mais bon, je n'ai pas le temps de réfléchir, le flux de production est trop tendu. Et le réalisme, ça intéresse qui ?


Il me faut une famille aussi. Ça rassure de savoir d'où viennent nos correspondants. Une plante sans racine, poussant hors sol, bien alimentée comme le sont les usines à légumes des plaines espagnoles, ça ne nourrit personne. C'est du fake food, même en label Bio… Je mettrais Papa dans un grand cadre sur le mur. Ça lui ira bien, un grand cadre pour sa grande cravate, sa grande carrière, ses grandes idées aux grands coins carrés. Et pas question de redresser son cadre penché ; ça lui fera les pieds ! Pour Maman ce sera un tout petit cadre, évidement. Mais posé tout près de moi, me susurrant à l'oreille, quoi dire et quoi faire avec tellement plus d'impact que les grands cris du grand cadre. Prétendument sous la lumière de ma lampe, elle saura trouver l'ombre qu'il faut pour rester discrète.


Maintenant, il va falloir trouver un air de famille à cette tribu parfaite… Les temps anciens nous ont appris que nous sommes ce que nous mangeons. Mais l'on ne se nourrit pas que de molécules organiques. On se nourrit aussi et surtout d'informations, de photons, de vibrations. Nous aurons donc la tête de ce qui nous happe le plus clair du temps : un écran !
Et pour finir, on va donner un petit air vintage à tout ça. Un trait dessiné de peinture nostalgique qui pourra plaire au petits comme aux grands.

– Alors là, permettez-moi de vous féliciter : vous tenez quelque chose !
– Merci beaucoup, ça me touche, vraiment ! Mais vous savez, je le dois pour majeure partie au soutien inconditionnel de tous mes followers.
– Et modeste, avec ça ! Mais vous avez donc toutes les qualités !
– Je vous laisse l'entière responsabilité de vos propos !
– Ha ha ha !
– Hi hi hi !
– Et l'idée de génie d'étaler en long et en large sa vie privée sur les forums, chapeau l'artiste !
– Le Rézo, poto, le Rézo !
– Vous devriez en faire un jeu. Les gens adorent jouer. Ça les occupe !
– C'est pas bête. Mais j'ai peur qu'on s'y perde ?
– C'est à dire ? Il suffit de trouver des règles compréhensibles et une tranche d'âge-cible cohérente.
– Certes. Mais nous sommes déjà dans un jeu. Ça ferait un jeu dans un jeu. Et là…
– Heu… Pardon ? Nous sommes dans un jeu ?
– Oui, Dixit, ça ne vous dit rien ?

01 juillet 2020

Un dernier vers


Image de l'extension "Origins"
du jeu DIXIT
de Jean-Louis Roubira
édité par Libellud
illustrée par Clément Lefèvre,
inspiration du jeu d'écriture DLP (Dixit Les Plumes)


SOMMAIRE :

• Poème de Madame Sèche
• Dialogue entre Mme Humide et Mme Sèche
• Aparté de Mme Sèche
• Aparté de Mme Humide
• Conclusion de la Rédaction


Je traîne une ombre
À qui rien ne sourit
Une enfant sombre
Qui partout me poursuit

C'est un miroir
Sur qui tombe la pluie
Sans trop y croire
Je voudrais qu'elle m'oublie

Des cheveux sales
À l'orage soumis
Ultime râle
Pour nos coeurs endurcis

Cette tristesse
Prétendue mon amie
Ne me professe
Que de vagues insomnies

Mortes les fêtes
Où les robes jolies
Voilent en cachette
L'angoisse dans leurs plis

Je me retourne
Oubliant ses non-dits
Âme où séjourne
Une peine infinie

– Je veux bien, qu'en ces temps troublés il n'y ait rien de tel qu'un bon gros seau d'Häagen-Dazs, qu'un kilo de Chamallow, mais là… Tu pousses !
– Trop de rimes te chagrines ?
– Sérieux, ton poème, merde, c'est de la guimauve plombée... Je peux pas mieux dire !
– C'est mon cadeau… Pour mettre un peu de joie dans ta vie tellement abîmée…
– Je vois… Madame tente la catharsis ?
– Tu ne vas quand même pas te complaire sous cette ignoble météo ?
– Tu dis ça parce que tu n'as jamais aimée la pluie !
– Je dis ça parce que tu tires une de ces tronches, plutôt…
– Je m'appelle pas Pluto !
– Ouiiii ! C'est très bien, ça, l'humour en temps de crise. Je ne saurais que trop t'encourager dans cette voie !
– "Que trop", t'es sûre ?
– Ah ! Tu me mets le doute ? C'était pour appuyer mon propos mais en y réfléchissant bien, on dirait que ça  l'inverse ? Que tu es drôle quand tu veux ! Alors, pourquoi cette tête d'enterrement sous la pluie ?
– C'est ta faute, ma belle !
– Te serais jalouse de mon soleil, de ma prévoyance ?
– Tu sais où tu peux te les mettre, ton soleil et ta prévoyance ? Et je t'épargne le parapluie !
– Ah ? On ne répond pas à une question par une autre question !
– Et pourquoi pas ?
– Ben, ça fait pas trop avancer le schimlli... le cschhimilli…Schimilimili...
– Je peux déjà te dire que ta ref de vieux, ça ne touche qu'une troupette mort-vivante, échouée ici par quelques requêtes abscondes ?
– Hum… Soit. Tu n'es pas jalouse. Alors, pourquoi refuser mon offrande ?
– Parce que j'ai vu ton regard !
– De tristesse et d'inquiétude ?
– Que tu dis… Ou que tu crois ?
– Attends, je sais ce que je dis. Et je peux te garantir que je sais que je ne dis jamais que ce que je crois.
– Mouais… T'es surtout désolée que je fasse tâche dans ton paysage imaginaire où tout devrait être maîtrisé. T'es même capable de pré-supposer que j'ai moi-même attirée cette pluie qui partout me suit ?

oooOooo

Ah ! Cruels emberlificotages ! J'ai bien peur qu'elle n'aies pas si tord… Je voudrais tellement qu'elle soit heureuse. Au moins autant que je le suis moi-même. Alors, oui, je lui en veux, de ne pas juste essayer de faire autant d'efforts que j'en fais, pour l'aider à se réaliser via un épanouissement personnel adéquat.
Et puis, c'est tellement simple, quand il va pleuvoir, de prévoir un parapluie. Pour être tranquille, de contracter toutes les assurances possibles. Pas né celui qui me verra prise au dépourvu. En plus, ce n'est vraiment pas très compliqué. Si moi j'y arrive… Du coup, je me sens en droit d'envisager qu'elle le fasse un peu exprès, de se mettre dans la merde, juste pour me pourrir la vie. Elle qui n'arrive à rien avec la sienne. Sinon, se perdre sous la pluie.

oooOooo

Mais quelle rapiasse… Je lui demandais juste son parapluie. Pas de me pondre une pendule, ni une litanie de vers obscurs, encore moins de me prendre pour la pâte à modeler du moindre de ses désirs. Elle ne se rend même pas compte que son regard de jugement fâché produit sur moi exactement l'effet inverse de ce qu'elle souhaiterait. Mais putain, qu'elle rendre au plus vite dans son petit confort de coffre-fort mensualisé. Moi, sur ce trottoir, sous cette pluie, j'ai au moins compris qu'ici, on ne fait que passer.

oooOooo

Au moins, elle t'as fait un poème. Ce n'est pas rien un poème.  Malgré sa maladresse affligeante et sa tonne de dénis, j'ai vu en elle une vraie sincérité. Et tu es assez maline pour savoir fouiller sous la surface des êtres, toi qui n'as comme fortune qu'un esprit affûté ? Reproche lui tout et son contraire, mais je t'en prie, accepte au moins ces quelques vers. Eux seuls ont ce pouvoir rare, de réussir à nous unir, sans rien imposer ni demander d'autre en échange qu'un peu d'attention. Nous qui avons tout essayé, par les guerres et les lois, que nous reste-t-il à la fin, sinon la châleur d'un dernier vers ?

24 juin 2020

Lilou contre-attaque !

Image de l'extension "Journey"
du jeu DIXIT
de Jean-Louis Roubira
édité par Libellud
illustrée par Xavier Collette et Coliandre,
inspiration du jeu d'écriture DLP (Dixit Les Plumes)  



Moi, c'est Lilou. Et je voudrais bien pouvoir continuer mon livre tranquille. Mais celle-ci n'arrête pas de me parler. Déjà, j'ai pas fait la difficile quand elle m'a servi mon repas. Mais non, ça ne lui suffit pas, on dirait. Elle semble décidée à faire de moi sa "meilleure amie pour la vie". Je suis choquée… Je la connais pas. Heureusement, j'ai plus d'un tour dans mon sac. Les adultes, je gère !

– Dis-moi, petite Lilou, qui te protège, la nuit du loup ?
– Et toi ?
– Moi, tu sais, je suis grande. Je peux bien me protéger toute seule.
– Tu n'es pas plus grande que toi, quand même ?
– Heu… Tu es drôle !
– Et quand tu regardes devant toi, comment verrais-tu ton derrière ?
– Mais dis-donc !
– Et quand tu regardes à l'intérieur, verras-tu ce qui vient de l'extérieur ?
– Je…
– Et quand tu dors, il fait nuit noire, où que tu sois.
– Cette gamine en a fumé de la bonne...
– Y a-t-il quelqu'un qui s'occupe de l'autre côté de toi ?
– Je la voyais plus tranquille, cette soirée babysitting…

C'est trop facile de les calmer, ces gardiennes de soirée. On dirait que leurs études ne leur apprennent rien. Mon étudiante est repartie dans le salon en soupirant. Sûrement pour s'avachir devant une série stéréotypée. Elle prendrait une poignée de cachets, ça reviendrait au même. Elle finira comme les autres, fantômette blafarde, emmitouflée dans son confort de certitudes. Et ce n'est pas la pire que j'ai eu. Elle au moins est restée polie… Malheureusement pour elle, j'ai mon grimoire qui m'appelle, un univers à explorer, à la lumière de ses trésors insoupçonnés. Pas question de perdre mon temps à socialiser avec une inconnue, d'autant plus qu'elle n'a pas l'air d'avoir grande conversation.

À sa décharge, comment aurait-elle pu lutter contre cet ouvrage ? Maman dit qu'il est magique et que si je suis capable d'en lire sagement une pages ou deux, j'en découvrirais ses inimaginables secrets . Moi, l'imagination, c'est pas ce qui me manque. J'ai bien été obligée de la cultiver, pour mettre un peu de vie dans ces longues heures passées seules. J'ai beau être ravie que mes parents s'éclatent au boulot, ça n'a pas contribué à les rendre très présents. Au moins, ils n'essaient plus de me placer dans cet affreux centre aéré perdu en banlieue. Quel bagne horrible ! C'était comme l'école mais en beaucoup plus bondé, bruyant et sans le calme temporaire d'une salle de classe studieuse. Sans parler de l'insalubrité des toilettes ! C'est soit ce machin-truc à la Turc, soit la forêt, où les gamins s'y cachent des monos pour revenir à un état franchement sauvage...

Heureusement, depuis ma dernière crise d'angoisse, mes géniteurs délèguent en local. Je peux rester chez moi, et soupirer de soulagement.  Ouf ! J'aurais une phobie de la promiscuité, d'après le Docteur Galois. C'est vrai que j'ai des frissons de vertige, simplement en y repensant. Calme-toi, Lilou ! Tu es tranquillement allongée sur ton tapis, dans ta pièce préférée. Et rien du monde extérieur ne pourrait venir t'en déloger. J'y ai passé tellement de temps, dans cette chambre, que j'en connais tous les recoins. J'aime bien m'y déplacer, yeux fermés, toutes lumières éteintes. Tâter du bout du gros orteil le rebord du tapis, le suivre jusqu'à mon lit. M'y étendre dans le noir et là, tendre le bras et tomber pile sur l'interrupteur de ma lampe. Un de mes nombreux super-pouvoirs !

Finalement, le seul moment où je ne pourrais pas me passer de lumière, c'est pour lire. Et là, j'ai du lourd ! Tout en étant bien consciente qu'il y ait de fortes chances pour que Maman m'ait malicieusement survendu son bouquin. Mais je sais d'expérience que toute promesse est déjà un voyage. Si elle savait à quel point elle a eu raison de me faire ce joli mensonge ! De toutes façon, je préfère qu'elle me prenne pour une cruche. Tant pis pour l'égo, j'y gagne aussi en liberté d'action. Toujours un coup d'avance, la petite Lilou !

– Allo ? Oui, Denis... Je bosse là... Tu le sais, non ?
– C'est vrai, Sarah, maintenant que j'y pense. Tu m'avais effectivement dit que tu gardais la petite Lilou Tremblay. J'avais zappé.
– T'avais rien zappé du tout, gros malin. Je te connais… Accouche, t'as besoin de quoi ?
– Hé ! Cool. Non, c'était juste pour causer. Tu me manques... T'es habillée comment ?
– À d'accord ! J'imagine que tu tiens ton téléphone que d'une main, toi ?
– Hi hi ! C'est vrai que tu me connais bien ! Alors, t'as mis ta petite robe légère ou ton jean à trous bien placés ?
– Denis, sérieux, t'abuses… La gamine est à quelques pièces de là. Je peux pas me permettre de le perdre, ce taf.
– Allez. T'as bien écrasé une des pilules que je t'ai filées dans son verre ?
– Yep ! D'ailleurs, j'en ai peut-être trop mis. T'aurais vu ses questions, avant de filer dans sa chambre…
– On s'en tape. Elle sera remise à temps pour quand ses vieux seront rentrés. Et nous, on est tranquilles pour un bon petit sexcall !
– Tu mériterais que je te fasse payer !
– Arrête, t'aime trop ça. Remarque, autant que la thune, j'avoue !
– À ce propos, tu verrais comment ils sont blindés, les Tremblay… Ça me donne une idée, vu que tu sembles dispo actuellement.
– Non, on va pas refaire le coup de l'enlèvement. Please… La dernière fois, c'était trop chaud, on a bien foiré le truc, rien gagné et passé à ça de se faire chopper…
– Oui, ben désolé mais c'est en se loupant qu'on apprend.
– Bref… Mais on se finit d'abord, hein !
– Rien du tout. Sois autonome, merde ! Ça me donnera le temps de réfléchir à un plan. Ça m'aide pas quand tu passes ton temps à gémir dans mon oreille.
– Hummmmmm !
– Perv ! Bon, je vais redonner de la potion magique à la petite peste et voir si elle est calme.

Sarah avait confiance, pour une fois. Et le passage de la station avachie sur le canap' à celle de chasseuse sur ses deux pattes, elle le sentait, lui envoyait plein d'énergie. De quoi produire le plan parfait. C'était comme si son cerveau se mettait en mode turbo. Sa fluidité motrice semblait se distiller par capillarité dans le flux de ses pensées. Au bout du couloir, elle apercevait un fin rayon de lumière sous la porte de la chambre de Lilou. Elle commencerait par l'engueuler pour la rendre plus docile. Puis l'obligerait à s'enfiler un autre cacheton. En espérant que le coeur de la petite tienne… Mais quelle entreprise prometteuse ne comporte pas sa part de risques ?

Plus elle s'approchait de la porte, plus le fin trait de lumière semblait rayonner. L'obscurité du couloir devait avoir perturbé l'appareil optique de Sarah. Car elle semblait y déceler de légers reflets bleutés. Peut-être que la gamine s'était organisé une soirée perso ? Ce petit démon était bien capable d'imaginer n'importe quoi pour lui ruiner sa soirée. Un sourire rancunier la rassura ; cette petite peste n'aurait que ce qu'elle mérite. Une fillette incapable de vivre en société, à quoi d'autre pouvait-elle s'attendre ? Si le monde était peuplé de gens bienveillants, patients et disponibles, ça se saurait ! Non, partout, c'est la guerre, des ouragans de violences prêt à surgir de n'importe qui, surtout si l'on est à bout de nerfs… Comme Sarah l'était.

En prenant la poignée de porte en main, elle sentit que sa vie allait enfin changer. Comme un léger souffle de vent  passait sous la porte, comme pour accompagner la lumière qui était de plus en plus bleutée. Sarah eu une drôle d'impression. Elle ne savait plus trop si l'ouragan, c'était elle, ou si il se trouvait embusqué à l'attendre derrière cette porte ?
Malgré ses précautions pour ouvrir, un grincement désagréable sortit des gonds. Il y avait quelque chose qui semblait résister ?

– Lilou ! Tu ouvres de suite ! Arrête ces bêtises ou ça va mal finir !

L'intimidation était vaine. La porte ne s'entrouvrit que de quelques centimètres. Mais c'était suffisant pour apercevoir Lilou allongée sur son tapis. Comment était-ce possible ? Et son tapis... Non mais Sarah rêvait ou quoi ? Il semblait flotter comme en apesanteur sur un coussin d'air invisible ! Elle poussa de toutes ses forces. La porte céda. L'entraînant dans l'élan pour finir par terre. Un peu sonnée, elle se retourna pour voir ce qui avait bien pu la bloquer ? Une grosse forme bleu, flottant elle aussi. Ça ne ressemblait à rien de connu ? Une sorte de génie de contes pour enfants. Cette aberration semblait même lui sourire ? Sarah sentit ses forces la quitter. Sa raison refusait d'en voir plus. Elle ne se relèverait pas de cette chute et sombra, inconsciente.

– Lilou, mais c'est pas possible… Cette fois-ci tu as vraiment dépassé les bornes ?
– Mais c'est elle, la méchante !
– Tu sais, ici, souvent seuls les méchants gagnent. Et en les battant, on ne fait malheureusement que prendre leur place.
– J'ai rien fait !
– Tu as quand même inversé ton verre avec celui de Sarah !
– Elle avait mis du poison dedans…
– Ne dit pas de bêtises. Et comment l'aurais-tu su ?
– C'est mon génie qui me la dit !





16 juin 2020

Bye, Pépé, bye !



Image de l'extension "Odyssey"
du jeu DIXIT
de Jean-Louis Roubira
édité par Libellud
illustrée par Marie Cardoua et Piero,
inspiration du jeu d'écriture DLP (Dixit Les Plumes)





Il n'y avait plus tellement de poésie. On jetait les horloges au fond de puits où même les fous les plus amphibies n'iraient jamais les y puiser. Horizontales, des volées de dentelles de mots chancelaient, depuis qu'on s'acharnait à les dresser, à grands coups de Caterpillar décomplexés. Les derniers tournevis de précision l'avaient sentie venir de loin, leur fin, leur règne inutile ; épuisés, leur temps compté, ils avaient fermé boutique devant les nécessités massives d'une production ininterrompue. Alors, prendre un heure sur une tournure de phrase, une rime, une incohérence à accorder, une faiblesse musicale, devenait un luxe hors de portée. Les compteurs implacables enterraient sous leurs chiffres la langue lasse d'un dernier conteur, comme s'il n'était que simple affabulateur, une motte de terre noire oubliée dans la vase.
Pourtant, seules les méthodes étaient sophistiquées : algorithme d'électrochoc émotionnel, matraquage quantique à suspension chronophage, faire tourner au pas, par réflexe pavlovien, le bas de chaque page, psychologie didactique et manipulation élémentale. La revanche du prestidigitateur sur le magicien.
Tout se faisait en diagonale : techniques de lecture, résumés, copié/collé, accélération des flux. Nous consommions au plus vite, pénétrés de l'urgence d'en profiter, face à l'absurdité d'un processus vital décevant. Il ne s'agissait plus de savoir ce que telle ou telle œuvre avait pu nous apporter mais à quel débit nous l'avions dévorée. Et les tableurs pouvaient bien déborder ; sans cesse, de nouveaux serveurs épongeaient nos sueurs laborieuses
Restaient des champs atones, décharges ouvrant sur ciel aux nuages de conserves congelées, mélodies brûlées, villes minérales, humeurs acides, gorges ulcérées. Plus vraiment livres, mais simples catalogues informatifs, alcool de synthèse par tonneaux de bois vert. Les professionnels professaient, en vantant sans trembler, l'intimité de leur dernier agenda statistique.
C'était la vie d'où je venais. Un éclairage au tempérament implacable, à en soumettre les plus obtus. Il était temps de rouler. J'attendais minuit pile. Ni avant, ni après, je savais que cette heure précise n'existe à vrai dire pas tellement. Ce qui ne doit pas nous empêcher de la guetter ! Alors, ceux qui par hasard (c'est toujours par hasard, ces histoires) synchronisent leur respiration, finissent leur expiration, juste avant l'inspire, pile entre 23h59m59s et la Grande Nuit, les voilà passés !
J'ai eu cette chance.
J'ai mis le vieux costume du grand père tromboniste.
Il était toujours rond comme la lune.
Voyait des droites où il n'y avait que des cercles.
Des vertiges où seuls de sombres jugements nous jetaient dans le vide.
Mais, entre deux tangages, il savait, je le reconnais, faire preuve d'une certaine classe !
Il m'a ouvert les portes de cette altitude où il ne fit que passer.
Sa route n'a pas eu de fin, quand sur son fil il toisait cette ville où la nuit n'existe plus.
S'il avait vu...
Où l'équilibre nous emporte.
Bye, Pépé, bye !

Au Marché des Sentiments



Image de l'extension "Origins"
du jeu DIXIT
de Jean-Louis Roubira
édité par Libellud
illustrée par Clément Lefèvre,
inspiration du jeu d'écriture DLP (Dixit Les Plumes)



Sur le marché des sentiments
Je voulais vendre mon amie
Elle savait tout ce qui l'attend
Au Nouvel Ogre, j'avais promis

Me choisir comme un incendie
Belle inconsciente aux yeux de pluie
C'était pardonner aux montagnes
La chair épaisse de leurs falaises
La Terre qui croque les souliers
Le creux des vagues renversées

Mais ma faim folle vole depuis
Les âmes des belles endormies
Dans mes bras combien il me pèse
Ce rêve étrange où tu souris

Sur mon passage c'était le vent
Qui soufflait dans les branches mortes
Ils étaient las les pénitents
Feuilles d'or que le vent emporte


J'ai débarqué dans ton repos
Ton cimetière de Normandie
Ce monde sec où tu te noies
Le silence des yeux des sangsues

Tu m'attendais dans le fossé
En chatte ronde sur canapé
Doucement je t'ai soulevée
Pour que tu dormes, pour que tu dormes

Ma sirène voulait
En finir de l'été
Des voiles des bateaux
Prisonnières du Temps
Moi j'ai fait comme avant
Lorsqu'on faisait semblant
J'ai menti un peu trop
Oublié de nouveau
La douceur de ta voix
Ce printemps près de toi

Planète Psyka


Image de l'extension "Origins"
du jeu DIXIT
de Jean-Louis Roubira
édité par Libellud
illustrée par Clément Lefèvre,
inspiration du jeu d'écriture DLP (Dixit Les Plumes)




Trois ans, il n'aura fallu que trois ans pour totalement démocratiser les voyages spatiaux. En 2020 partait le premier touriste de l'espace. Il était immensément riche, forcément. Alors, beaucoup comme moi pensèrent qu'à l'instar des safaris photo au Kenya, ce loisir nous serait à jamais interdit. Et bien, l'avenir vient à point pour nous contredire. Mai 2023, j'ai mon billet en poche. J'en suis toute fébrile ! C'est comme si je ne parlais plus qu'en points d'exclamations ! Il faut que je me calme ! Ça urge ! Au moins pour mes proches... Car, si au début ils participaient de concert à mes violentes poussées de joie hystérique, je les sens maintenant de plus en plus distants. Voire agacés...

Mais comment rester tranquille ; je vais bientôt quitter la Terre ! C'est pas fou, ça ? Alors, le seul moyen que j'ai trouvé pour éviter de monter trop vite dans les tours, c'est de mettre mes émotions en chansons. Au moins, si ma sérénité n'en a pas sensiblement retrouvé son équilibre antérieur, j'y ai gagné un paquet de fans sur les réseaux sociaux ! Mon dernier hit, Cépafoussa, approche le million de pouces bleus. Les contrats de partenariat tombent de partout ! Je ne suis pas encore partie que déjà, je flotte sur un petit nuage. Pourtant, les paroles de ma chanson sont d'une indigence à deux doigts de me chagriner. Je n'y fais pratiquement que répéter ad libitum le nom du titre pendant les 3 minutes 03 secondes réglementaire pour une diffusion cross-plateforme monétisée. Mais au vu des retombées financières, mes scrupules perdent singulièrement de leur poid mortifère !

Il est clair qu'avec tout cet argent qui rentre, je vais pouvoir faire durer mon voyage plus que prévu. Beaucoup plus ! Peut-être même m'établir dans une autre galaxie ? 

27 mai 2025, j'ai trouvé ma planète d'accueil et mon choix a été validé par la Société Nationale des Convoyages Feldspathiques. En échange, ils m'ont fait promettre de leur pondre une ode au feldspath. Je peur de m'être un peu trop avancée… L'enthousiasme de ceux qui osent ! En vrai, tout ce que j'en sais de ce matériau, c'est qu'il a permis de créer la seule céramique capable de résister aux forte températures liées à l'arrachages terrestre sans imposer de surcharge pondérale rédhibitoire. Ainsi, la place gagnée pu être occupée par nous autre, les voyageurs veinards ! Mais de là à en faire une chanson…

Je leur ai promis un premier jet pour mon retour. La tête qu'ils vont faire lorsqu'ils vont se rendre compte que mon rapatriement n'est plus à l'ordre du jours ! La Terre, sérieux, c'est mort. On fera sûrement pas mieux ailleurs mais… on ne fera jamais pire ! J'ai beau sentir un léger malaise en me regardant du coin de l'œil ; cette insouciance égoïste, ce bonheur infini autocentré : je m'en tape. Je me barre. Juliette, ma fillette, c'est à toi de faire la fête !

Ma planète d'adoption a tout pour assouvir ma soif de sensations fortes. Là-bas, les lois de la physique sont très différentes de celles d'ici. Et c'est tant mieux. Si tout part en sucette autour de nous, c'est peut-être bien à cause des lois en vigueur. Notamment ces fichus déplacements quantifiés, à la limite de l'aléatoire (on dira "statistiques") de nos plus infimes particules élémentaires. Alors, forcément qu'on ne peut se fier à rien, si nos fondations elles-même n'en font qu'à leur tête…

Alors que sur Psyka, tout est différent. Par exemple, les humeurs psychologiques des habitants sont intimement liées aux fluctuations météorologiques. Dès lors, un petit effort de concentration sur la respiration profonde et hop ; c'est un ouragan d'évité !

Il me tarde tellement d'arriver. Nous sommes partis depuis 18 mois et les sorties de stase deviennent de plus en plus fréquentes. J'en profite pour répéter mon spectacle. Je veux faire bonne impression et pour cela, quoi de mieux qu'une représentation gratuite dès mon arrivée sur Psyka ? J'ai travaillé un nouveau concept mélangeant stand-up, musique électronique et danse classique ; ils vont adorer ! Il semble que chez eux, l'expression artistique ne soit que très peu développée. Tout un marché à prendre. Juliette, ma poulette, tu en aurais, tu te les ferais très vite en or, 24 carats ou rien ! On ne va pas se mentir, tu es un vrai petit génie de com virale. Et tant pis pour ceux que ça irrite, ton succès, tu le mérites.

Ça va leur faire un choc, sur Psyka. Oh non ! Ils sont pas prêts ! Vivre sans créations artistiques ? Jure… Cette planète est autant sidérante que fascinante. Il est fort possible que je sois amenée à jouer une rôle majeur dans le futur de leur évolution. Peut-être aurais-je une statue à mon effigie ? Conseillère de niveau 1 en éducation créative au sein du gouvernement. Idole des foules…!

– Juliette, nous arrivons dans une semaine. Avez-vous bien consulté la documentation concernant la psycho-sociologie affective de la planète Psyka ? 

– Tu m'étonnes, John !

– Heu.. C'est une question sérieuse. Vous semblez avoir plus travaillé sur votre spectacle que révisé les prérequis ?

– Ah ! Ah ! Je plaisante. Alors… Voyons voir ça… La documentation afférente aux gnagnagna des bidules psychopathologicomimiques… Je gère ! No souces, Bruce !

– Bon… Je vais être franc, je ne vous cache pas mon inquiétude. Vous allez être confrontée à un environnement tout à fait différent de celui qui vous a permis de survivre jusqu'ici.

– Mon cher Chef de vaisseau sub-luminique, permettez-moi de vous arrêter tout net. Allez hopopop ! Au gnouf ! Non mais dites, on se connait ? Nan, on s'connait pas…. Sachez que la seule chose qui m'a maintenue en vie, c'est ma formidable faculté d'adaptation. Pointalaligne !

– Si vous coninuez à le prendre ainsi, je me verrais dans l'obligation d'émettre un avis négatif concernant votre débarquement.

– Non mais t'es sérieux là ? ...Ok ! Il est sérieux là… Please. Me faites pas ça ! Je ferais tout ce que vous voulez. Juré !

– Soit. Pour vous montrer ce qui vous attends, je propose une simulation de votre spectacle en champs stérile dans un des labos du secteur scientifique.

– Mais c'est parfait ça ! Une première, c'est important de faire des première. Ajuster, peaufiner ; j'aime ça !

J'ai rien de préparé… Ça craint ! Bon, restons calme, personne ne le sait. Et personne ne peut s'en rendre compte. C'est pas marqué sur ma face ! Tant que je garde ce masque de fière assurance, ce sourire communicatif, ce regard aux éclats envoûtants, ça ne peut que passer. Bon, c'est vrai, j'aurais vraiment dû me bouger plus tôt. Mais j'adore travailler dans l'urgence. Ce stress violent, cette plongée dans l'inconnu, sans filet ; j'en suis devenue complètement accro. Ce coup de poker permanent qui m'a toujours fait rafler la mise. À chacune de mes prestations, je mets tout sur la tapis comme on saute à l'élastique ! Ah ! Le vertige du vide assaisonné par ma totale absence de frilosité, et tout mon talent peut se révéler. Tout prévoir, ce serait niveler les obstacles, affadir la magie de l'instant ! Trop facile. Ma grâce naturelle n'a besoin d'aucun… 

Non mais là, j'abuse. Je vais vite m'envoyer un résumé de la vie locale, sinon je suis bonne pour une jaunisse de l'espace de la mort, en 3D, Dolby Surround et Cinémascope ! Et on est vraiment trop loin pour tenter une vidéopsy avec mon thérapeuthe chéri… Ce coup-ci, je vais devoir gérer toute seule. Vraiment toute seule.

En entrant dans la médiathèque de notre cité volante, j'ai eu un petit coup de mou. Trop de choix, pas assez de temps, trop chiant, pas marrant. J'ai pensé un instant sortir avec le Docteur Donadello, ressortissant de Psyka qui fait le voyage retour avec nous. Quelques infos de première main, les convenances d'usage et hop, le tour est joué. On apprend mieux sur l'oreiller ! Mais non, c'est pas possible, j'ai une image à entretenir. Je vois d'ici les réactions hystériques de mes abonnés. Ce gars ressemble à rien. Vraiment ! En tout cas, rien de connu ! Non, y'a pas, je vais vraiment devoir me taper la doc et oublier le doc…

D'instinct, je me dirige vers le rayon culturel. Les étagères sont très peu fournie. Avec étonnement, j'ouvre  un recueil de poèmes.

"Il pleut des pensées sur son cœur esseulé" 

Ça commence bien… J'y  comprends rien ! D'après le commentateur virtuel qui accompagne chaque lecteur, il s'agit d'un exemple célèbre de leur fameuse météo intérieure. Leurs émotions sont non seulement capable, comme l'étymologie le rappelle, de les mettre en mouvement mais sont aussi la source de toutes leurs pensées. Il n'y a pas pour eux de différenciation entre les pensées rationnelles et irrationnelles. Ce ne sont ni plus ni moins que des évènements météorologiques aux sources inextricables. Dire "il pleut" n'a rien de moins personnel que de dire  "je pense", par exemple. Et leurs sentiments sont des plantes dont la croissance ne dépend que pour partie de leur volonté propre. Ils les aiment autant qu'on aurait chez nous d'affection pour un bouquet. Et les jettent une fois fanées sans plus s'en soucier.

Il va me falloir la jouer fine. Titiller leur corde sensible semble voué à l'échec... Je ferais mieux d'aller vite me changer pour ma prestation de ce soir. Tant que je ne serais pas dans le bon costume, mon justaucorps pêche assorti aux deux rond de maquillage sur mes pommettes, je ne pourrais pas retrouver mon calme. Ni cette fameuse inspiration qui doit me tirer d'affaire. Je vais aussi me sculpter un chignon. Qui peut résister à un bon petit chignon, personne, non ?

En arrivant au labo, toute pomponnée, je sens bien que la confiance va avoir du mal à s'installer. Pourtant, la reconstitution numérique d'une salle de spectacle Psykéenne est bluffante. Je me sens vraiment comme en coulisses. Le bruit sourd d'une foule compacte et invisible est saisissant. Mais, je m'échauffe sans plus y croire, certaine d'aller à l'abatoire. Les lumières s'éteignent. La bande sonore débute. Grosse caisse hypnotique et violons lancinants, je n'ai voulu leur laisser aucune chance. Mon entrée en scène sera leur délivrance. J'ai toujours reçu énormément d'amour, dans ces moments-là. Je monte sur les pointes, lève les bras, plaque mon sourire de satisfaction concentrée. Il faut qu'ils sentent que je mets tout dans mon art. Qu'ils soient persuadés que je ne triche pas. Personne ne peut recevoir autant en trichant. Si j'ai toujours été convaincue de mon talent c'est à cause du retour du public. Ce sont eux qui n'ont jamais cessé de me porter.

Alors, pourquoi ce froid ? Je le sens monter du sol, recouvrir mes ballerines, dépasser mes tibias. La vague gelée avale mes genoux maintenant. Il faut sourire. Garder les commandes. C'est un combat entre eux et moi. Mes cuisses semblent prises dans la glace. Pourvu que ce froid ne monte pas plus haut. C'est insupportable ! Mais, comme jamais auparavant, mes vœux ne sont nullement exaucés. La température continue de monter, enfin, de descendre. Je ne comprends plus ? Je sers les dents, les bras en cercle au dessus de la tête. Sourire et sauver ce qui peut l'être. Je ferais le bilan plus tard. L'hiver me ceint la taille au niveau du nombril. Je tente de faire craquer la glace en vain.

Je souris.

Ils ne m'aiment pas.

L'Autre Marche





 Image issue l'extension Révélations du jeu DIXIT
de Jean-Louis Roubira
édité par Libellud
illustrée par Marina Coudray,
inspiration du jeu d'écriture DLP (Dixit Les Plumes)







Déjà quatre ans qu'elle m'a quitté, ma petite indienne. Je devrais dire, quatre ans que je l'ai laissé partir. Retenir ceux qu'on aime contre leur gré ne faisant pas partie des coutumes de la tribu des Nimíipuu. Maintenant, je me rejoue son histoire, tous les jours. Une histoire où elle m'avait offert une place singulière. Jamais femme du Peuple ne l'avait fait auparavant, pour un étranger à la peau si pâle. Alors, parler de cette histoire en disant que c'était la nôtre me semble déplacé. C'était vraiment la sienne. J'étais son choix. C'est elle qui m'a sauvé. Tout ce que j'ai pu accomplir durant cette vie n'avait qu'un but : habiller ses chemins de lumière et de joie. Et du peu d'amour qu'un humain puisse contenir.

Et puis, l'heure est venue. Nous n'avions pourtant que très peu pleuré. L'évidence fût clarté, nos coeurs ont compris. Le temps du désir s'achevait. J'ai lâché sa main. Il me fallait apprendre une autre marche. Continuer d'avancer malgré les doutes. Cesser de se demander si les pas que l'on fait seul mènent vraiment quelque part ? Où auraient-ils pu aller, sinon vers elle ? L'important était ailleurs. Une présence qui pèse autant qu'elle apaise. Alors, une jambe après l'autre, et le reste, la poussière des phrases ; inutile.

Je n'y voyais plus très bien. Les distances, l'obscurité et un corps fatigué, tout devenait compliqué. Mes allées et venues dérisoires. Mes mots surannés. Elle les comprenait, quand j'articulais doucement, laissant mon souffle découvrir sa nuque. Ses longs cheveux noirs et doux auraient supporté le pire sans broncher. Le manque d'elle avait embrassé le moindre souvenir de son corps. Et lorsqu'il n'eut plus rien à m'offrir, je crois qu'il s'est attaqué à mes entrailles ? En tout cas, quelque chose de profond est mort. Et seule la marche semble capable de me prouver le contraire. Alors, je m'appuie fort sur tout ce qui peut me maintenir vertical. Comme ces cannes soudées entre elles qui forment ma cage. J'aurais beau la déplacer, ce sera ma dernière frontière, infranchissable barrière. Mais il ne s'agit plus de distances. J'ai transformé mes souvenirs en poudre de rêve éveillé. Gagné en transparence.

La coiffe de plumes en majesté n'avait plus sa place, dans les couloirs de cet endroit qui me happe. Je porte dorénavant la tenue locale. Et les regards se sont fait moins pesants. C'est mieux. Je n'ai besoin d'aucun signes extérieurs pour me souvenir. Tout est bien rangé. Tout est à sa place. J'attends. Son appel. Je bouge un peu. Pour ne pas rouiller. Lorsque son image réapparaitra, nous devrons faire aussi vite que possible.

– Roger, vous n'allez pas tenter de nous fausser compagnie, quand même ?

– ~~~~~~~~~~

– Parlez plus fort, on n'entend rien.

– non, pas bonne... compagnie

– Parfait, je ne comprends pas mieux mais au moins, l'articulation est opérante.

Ils parlent de moi. S'occupent-ils de moi ou s'occupent-ils grâce à moi ? Un peu des deux sûrement. Mais ils ont tellement de mal à cacher leur envie d'être ailleurs. Comme nous tous, finalement. Sauf qu'eux n'ont pas encore la vraie patience, celle de n'attendre qu'en silence.

– Je vous trouve quand même un peu optimiste, Docteur. Son cortex me semble vraiment endommagé. Comment ce cerveau devenu bol de bouillie peut-il le garder en vie ? Ça me dépasse !

– Cher confrère, je suis intimement persuadé que vos radiographies, même les meilleures du département, ne révèlent pas tout du fonctionnement cérébral. Les clichés sont certainement très parlant mais regardez-le, les faits sont là ; il marche !

– Oui, mais il ne devrait pas…

– Vous suggérez quoi ? Qu'on l'attache à son lit médicalisé ?

– Évidemment non. Quand je dis qu'il ne devrait pas, c'est simplement pour éviter de parler de "miracle" !

– En même temps, tout ce qui pourrait nous faire de la pub serait le bienvenu, si ça peut renflouer un peu nos caisses.

– C'est vrai que je sors de la compta, on va encore perdre du personnel soignant ce mois-ci, d'après Michelle.

– Je vous vois souvent ensemble... Entre-nous, vous pouvez tout me dire ! Alors, vous êtes ensemble ?

La vie continuait son cours, erratique, aux mains déconcentrées de professionnels inconsistants. J'en profitais pour reprendre ma route. Aucune envie de m'encombrer l'esprit avec leurs coucheries désolantes. Ah ! S'ils nous avaient vus, courir nus dans les bois, vers la fraîcheur de l'étang de Walden, s'aimer des jours entiers, à la lueur d'un feu sur la plage la nuit, sous un soleil bienveillant le jour.

Maintenant, je pousse ma cage, le crâne brillant sous les lumières artificiels d'un couloir qui se mord la queue. Je suis la trace du serpent. Est-il en aguet derrière ce virage ?  Non ! Me voilà rassuré jusqu'au prochain. Toi, tu sentais le danger même les yeux fermés. Ici, je ne vois plus rien. Je ne sens plus rien. Si j'avais su à quel point j'en avais besoin, de ces dangers détestés. Mais je n'ai plus qu'un couloir à angles droits pour seul horizon. C'est très peu, tu sais ?

– Je le vois bien. Tu n'étais pourtant pas mauvais guerrier. Rappelle-toi de la montagne de la Dent de l'Ours, tu marchais toujours devant, sans peur pour ta vie. J'aurais juré te savoir fin prêt pour cette dernière épreuve ?

– Je le croyais aussi. Mais peut-être n'avais-je que ta force, irradiée de ta présence ?

– Et il ne t'en resterait plus rien ? Tu es plus fort que tu ne le penses. Il est temps de reprendre les armes.

Il suffit d'un oui, même murmuré dans l'obscurité, discrètement acquiescé et son énergie, sa présence, tout fut en moi comme avant. J'allais profiter de l'heure de la collation pour préparer ma riposte. Ce serpent allait comprendre qu'on ne se frotte pas impunément à ceux de la tribu du Peuple. Le couteau à pain, un instant perdu de vue par notre cuisinière, finit vite caché dans ma veste. J'avais retrouvé tous mes réflexes. Plus rien ne saurait se mettre en travers de ma route.

Je passais la nuit à m'entraîner. Le couteau assez long pour m'en servir comme d'une hachette de mêlée. L'heure de la gymnastique du matin serait idéale. L'heure des braves allait sonner. Je repérai le serpent de loin. À ces heures indues, il se pensait en sécurité, circulant seul et lent, le long du couloir qui menait à la salle d'exercices.

– Quelqu'un a vu Mme Moreau ? Je pensais qu'elle serait la première en piste ? On n'entend parler que de sa nouvelle tenue mais voilà qu'elle minaude pour nous la monter !

– Heu… Je sais pas si c'est une bonne idée, à son âge ?

– Allons quoi, faut bien que nos pensionnaires se fassent plaisir !

– Oui, mais quand même, un legging vinyl, ton sur ton, peau de serpent...

28 février 2020

La fin du monde (est limite rough)



C’est pas la peine qu’on se mente
Dés que tu pointes les mots me manquent
Ce sont les doigts qui commandent
Et la chair se dresse et l’orage gronde
Cette planète succombe
Caressons-nous jusqu'à la tombe
Que le soleil annule l'étoffe
Et qu’il offre tes fesses avant la catastrophe

La fin du monde est limite rough
J’ai faim je frôle tes limites roses

Regarde-moi qui m’effondre
Les genoux à terre devant tes lèvres rondes
Les seuls maux qui me tentent
Sont les vertiges que tu me chantes
Balance-moi tes dossiers
Où les filles sont par les corps aimantées
Deux mains se partagent l'amande
Et les soupirs en redemandent

Que tout se gèle ou se mette à cramer
Je crois qu'il est grand temps de s'apprivoiser

13 janvier 2020

Petit Papa Noël ?


Défi WriteControl - (mots en gras à utiliser)



En ouvrant la porte de sa chambre, j'ai mis quelques secondes avant de repérer son visage. Autour d'elle, une foule d'appareils ultras modernes me jetaient des signaux sonores et lumineux, d'un air tout à fait sérieux. Oiseaux de mauvaise augure ou bonne étoile, je ne savais comment déchiffrer ces indications techniques ? Il fallait, encore et toujours, renoncer à comprendre. Faire confiance à l'équipe soignante de l'aile Ouest du 3e étage de l'Hôpital Pellegrin. Je disais, à qui voulait bien l'entendre, que moi, je ne cherchais que Sophie. Je n'étais pas un type compliqué, simplement son ami, son mec.

– Mon Dieu ! Qu'est-ce que t'es beau !

Sophie venait de m'apercevoir. Et aussitôt, elle avait saisi son drap à deux mains, en serrant les poings, comme un enfant s'empare soudainement de son jouet préféré. Et on le sait ; ces petits bonhommes sont assez malins pour différencier un sucre d'orge appétissant d'une grossière paire de mitaines usées. Logiquement, il ne devrait pas y avoir de quiproquos. Aucune change qu'un objet inapproprié ne côtoie leurs papilles gustatives. Alors, pourquoi ces étoiles inquiétantes qui nous troublent la vue, devant leurs mouvements imprudemment saccadés ?

Sophie n'était plus une enfant. Elle mit pourtant brusquement le bout de tissu devant sa bouche. Peur d'en dire plus ? Je ne voyais plus maintenant que ses yeux brillants, qui nageaient au-dessus d'une vague de drap bleu. Ses poings toujours serrés, paumes sur les lèvres, retenaient sûrement quelques cris joyeux. Pourtant, ils étaient étonnement teintés d'une de ces peines inconcevables, parmi les plus tristes que je n'aurais cru possible de contempler, sans m'effondrer dans l'instant.

Pour me ressaisir, je lui fis remarquer que sa phrase d'accueil, pour flatteuse qu'elle ne soit, n'en était pas moins grammaticalement désolante. Elle sourit, faiblement. Ses forces consumées par sa courte éruption de joie. Je comprenais les choses toujours trop tard, comme ici, de ne faire en aucune façon ce genre de reproches à une mourante. Mon professorat n'en finirait donc jamais de déteindre sur la moindre de mes activités civiles ? Je fis intérieurement cette résolution de Nouvel An ; arrêter de reprendre mes proches. Ne sommes-nous pas tous, à plus ou moins longue échéance, mourants ?

Sophie avait toujours eu quelque chose qui cloche. Sa petite sarbacane, elle n'en voulait plus. Le temps infini que j'avais passé à m'en délecter, des saveurs toujours changeantes de son biscuit défendu, n'avait rien changé à l'affaire. Je lui avais même fait une lettre. Mettre noir sur blanc mes sentiments, n'avait pas plus apaisé ses angoisses que si j'avais jeté une boule de neige au cœur de notre veille cheminée allumée.

J'adorais, lui disais-je, quand elle faisait la dinde, nue sous le plus beau de ses manteaux de couturier, pour une de ces séances jubilatoires, dont j'étais l'unique spectateur. Alors, qu'elle cache une bûche en son sein, peu m'en importait le dessin ! Son vœu d'en finir avant la fin de l'année, avec cette enveloppe de lutin parano, elle qui se savait depuis toujours fille de Mère Noël, c'était son sémaphore, son sourire des nuits de veilles.

Et, ce cadeau, la technologie aurait dû le lui offrir. Le chirurgien qui nous reçu dans son cabinet avait été formel. L'ablation était une opération de routine. Même un apprenti sorti droit de la crèche savait la pratiquer. Il rajouta même en riant :

– Vraiment, ne vous inquiétez pas. En plus, c'est vraiment le type d'opération qui me botte !

Il était drôle, il était beau et aussi musclé que basané. Avec Sophie, on se tapotait du genou en signe de complicité discrète. Sans dire un mot, je savais qu'elle ne pensait qu'au délicieux Petit Prince qu'on pourrait faire ensemble, une fois les coups de scalpels cicatrisés. Alors, voir les cotillons de nos désirs brûler aussi vite qu'un sapin sec, gâchant irrémédiablement la fête de fin d'année, c'était inconcevable.

Pourtant, malgré tous les gants qu'il prit lors de l'opération, quelque chose foira. Une infection nous jetait, anges déchus, aux enfers. J'avais eu beau insulter tout ce qui me passait entre les mains, de personnel médical ; l'état de Sophie ne s'était pas amélioré. Même elle, je l'avais engueulée. Comme quoi, me faire passer les fêtes de fin d'année à l'hosto, c'était pas très sympa. J'avais dû prendre un air comique ; elle avait souri. Sophie, je crois qu'elle vient d'une autre planète. Et, si elle doit repartir comme le prédit l'académie, elle fera escale sur la Lune. Pour un dernier regard vers cette Terre où elle n'avait pu se faire la moindre place.

Assis près d'elle, je tenais le coup. Je restais solide. Elle me disait froid, sortant d'une bataille de neige ou quoi ? Ce n'est pas de la distance, Sophie. À quoi te serais-je utile, effondré. D'un cœur fendu en deux, ne sortent que des larmes. Pas d'explosion de confettis. Faut pas rêver. Elle, elle rêve encore. Comme une adulte qui croirait encore au Père Noël.

– Pourquoi ? Tu n'y crois plus, toi ?
– Ben, pas tant... Surtout quand on voit ce qu'il nous envoie.
– Ah ! Donc, tu y crois !
– Non, je dis que s’il existait, tout ça ne serait pas arrivé.
– Mouais, t'avais pas dit ça...
– C'est vrai, j'avais dit que c'était de sa faute. Faut bien un responsable sur qui taper... 

Ça aurait sans doute été plus simple, de déposer tous nos fardeaux dans les bras d'un vieux barbu de rouge vêtu. Et, sûr que ça aurait fonctionné. On aurait été soulagés. Mais, notre seul Dieu, c'est le réel. Lui, il s'en fout de nous aider. Un faux pas, un outil mal décontaminé, il distribue autant de bactérie que stipulées dans la charte infectieuse. Pour que les lois de la biologie soient respectées. Saloperie de Lois... Je m'en tape, des lois. S’il suffisait que je me mette à genou en priant le Père Noël de sauver Sophie, je le ferais. Contre la mort, toutes les armes sont bonnes à prendre. La pudeur, la raison, les siècles d'expériences humaines, ça nous a mené où ?

– Ça te ferait du bien, si j'y croyais, à ton Père Noël ? ai-je tenté, un peu à bout.
– Ben ? Non ! Tu fais comme tu le sens. Pas comme tu penses que je le voudrais. Bêta !

Sophie, la réalité, elle s'en tape. Les lois de la Nature qui lui ont donné le mauvais corps, elle n'a pas le goût de les vénérer. Alors, un gros barbu qui sourit avec une grosse voix de camionneur, ça ne lui parait pas non plus incohérent ? Et, moi aussi, finalement, ça m'aide de la savoir en d'autre mains bienveillantes, quand je la quitte pour la nuit. Je sais qu'elle a trouvé du réconfort. Je peux doucement me glisser hors de la chambre. Pour enfin m'effondrer dans le couloir sans fin qui mène aux ascenseurs. J'enfonce le plus possible mon bonnet de laine sur mes yeux, pour cacher mes larmes. Pour éviter la contagion. Ces choses là doivent se faire seul. Alors, la douleur monte. J'aimerais bien arriver à la voiture avant que cette lave ne me broie. Les portières fermées, la musique montée, je pourrais expulser ce râle qui attaque mes cordes vocales. Cette source acide, née dans ma poitrine, se diffuse partout. Il faut qu'elle sorte avant de me bousiller complètement...

Mais, qui n'a jamais connu la peine ? C'est en pensant à cette communauté de douleur et de chagrins inconsolables que finalement, je m'apaise. Aucun d'entre nous n'est seul. Je suis tellement sûr que, disséminés autour du globe, nous sommes un paquet à actuellement suffoquer de douleur et de rage. C'est un peu comme si nos sanglots coulaient vers le même fleuve, une drôle d'unité désespérée. Ça n'a pas de sens, mais on dirait que ça m'aide. Les larmes m'ont simplement traversées. Je ne sais ni d'où elles viennent, ni où elles vont. Mais, je sais qu'elles ne m'appartiennent pas, qu'elles ne me définissent pas. Elles sont à nous tous, ceux qui les accueillent pour un temps.

Demain, je retournerai voir Sophie. Je serai solide. Un moment. Peut-être même drôle ? Elle le croira. Je le serais donc. Puis, peu à peu, comme des flocons sous le soleil d'après-midi, mes forces iront s'évaporant. Il sera temps de repartir, temps de hurler dans un véhicule mal garé. Avec un lampadaire agonisant comme seul témoin.
Chaque jour, au-dessus de chaque porte de notre foyer, j'aurais dû mettre du gui. Je l'aurais embrassée plus souvent. Nous aurions ris plus souvent. Mais, innocent, je voyais le chemin ensemble si long qu'il devait forcément tutoyer l'infini ? Je suis sûr que si l'on m'avait interrogé, j'aurais même, en toute bonne fois, déclaré être pratiquement immortel. Non, je refuse que cette fin soit une option !

– Et là, tu penses à toi ? Vraiment ? Sophie n'en a plus que pour quelques jours et tu penses à toi ?
– Je... Pourriez-vous sortir de l'ombre et me parler en face si vous avez quelque chose à me dire ?

Mais, dans cette nuit noire, je ne voyais personne autour de la voiture. D'ailleurs, la musique était si forte, comment aurais-je pu entendre un passant me parler ? Qui pouvait être au courant de la moindre de mes pensées ? Un frisson me griffa de la nuque jusqu'en bas du dos. Qui donc m'avait fouetté, d'une de ces branches de hou aux épines acérées ? C'était la peur. Je la reconnaissais. Car, cette voix inconnue, je peinais à me l'avouer ; elle n'était pas naturelle. Rien ne collait, c'était bien trop absurde. La voix m'était complètement étrangère et vu les décibels produites dans l'habitacle, de toute façon, il m'était impossible d'entendre aussi clairement quelqu'un à l'extérieur...


– Petit Papa Noël ?